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René Crevel

Freud de l’Alchimiste à l’Hygiéniste

Le Disque Vert (1924)

Date de mise en ligne : samedi 15 mai 2004

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Lorsque son maître de philosophie eut révélé à M. Jourdain qu’il avait toujours parlé en prose, notre bourgeois gentilhomme, étourdi par la foule de ses intentions, ne sût comment s’y prendre pour dire à une femme qu’elle avait de beaux yeux et qu’il l’aimait ; cependant, bourgeois de Paris, il était de cette gent qui n’a jamais eu sa langue dans sa poche ; mais, parce qu’on lui avait dénoncé leurs mystères, il n’osait plus, ne savait plus se servir des mots et s’empêtrait dans les substantifs, verbes, épithètes, pronoms, adverbes, si gais à cueillir, à remuer, tant qu’il les avait crus lisses comme pommes, souples comme draps.

Le désir de se rendre compte a toujours raison d’une quiétude parfaite parce qu’ignorante. Notre bourgeois gentilhomme n’était pas le premier qui l’apprît à ses dépens : ainsi Psyché, dit-on, perdit l’Amour pour l’avoir voulu connaître.

Aujourd’hui, ce n’est plus la perte de l’Amour qu’il faut craindre. Premièrement l’Amour se nomme vie sexuelle (Drieu la Rochelle a le mérite de l’avoir noté avant tout autre dans la Valise Vide). Je dis l’Amour. Sans doute faudrait-il préciser, car la vie sexuelle est, à la vérité, l’ensemble des gestes par quoi se réalise l’Amour, l’Amour dont le nom désigne à la fois un Dieu, toute l’affectivité, beaucoup de littérature et trente-deux positions. Mais, au fait, que nous importe ? Je répète : aujourd’hui, l’on ne dit plus Amour mais vie sexuelle ; c’est un fait et qu’on n’aille point nous chercher des querelles de mots. Les mots ne savent plus effrayer car déjà nous les voulons dominer afin de pouvoir préciser le changement (dans les idées, la vie, les mœurs) marqué par leur évolution.

Si nous disons vie sexuelle au lieu d’Amour, c’est que nous nous méfions de la grandiloquence, c’est que nous voulons n’être pas dupes. Nous avons peur du romantisme, de son enthousiasme, de sa confiance, même lorsqu’ils tiennent en deux syllabes. Compensation : il nous faut prendre l’air de ceux qui savent. Que, Daphnis et Chloé parlent d’amour : ici, à cette heure, nul n’est innocent ; nul ne le veut paraître ; et celui qui se croit averti pose bientôt à l’indifférence.

Or, si nous nous jugeons trop bien informés pour nous laisser aller tout simplement à l’Amour, Freud n’est-il pas un peu le responsable ? Faut-il, au contraire, espérer beaucoup de sa clairvoyance ?

En tout cas, on doit le dire, alors même que la froideur, la perversité négligente seraient, chez la plupart, feintes, il est à noter que les jeux sexuels dont la curiosité tient lieu de passion forte et ignorante d’elle-même, ne se jouent pas impunément.

* * *

J’envie parfois M. Jourdain ; pourtant, lorsqu’on m’apprit à distinguer vers et prose, je n’avais pas encore l’âge d’en souffrir ; mais je me rappelle ma stupeur le jour où me fut dénoncé, voisin de l’être que je me croyais, visible et bien défini, son jumeau, mon jumeau de velours, vague, insaisissable et fuyant, un étranger vêtu de noir qui me ressemblait comme un frère.

Qu’on ne s’étonne point si, voulant parler de la psychanalyse, j’ai d’abord cité Molière et Musset plutôt que Proust ou Dostoïevsky, exemples classiques. J’aurais tout aussi bien invoqué Aristophane, Corneille ou Petrus Borel, si quelque souvenir m’en était venu. Je partage avec la majorité de mes contemporains la manie de reconnaître à chaque coin de phrase la présence de l’inconscient, la présence de l’instinct sexuel ; ainsi a-t-il été de mode, suivant les années, de découvrir à tous les tournants des pickpockets, des vitrioleurs, des fétichistes dangereux. Au reste, l’explication psychanalytique ne vaut que si lui est accordée une portée générale : d’où sa grandeur quasi panthéiste et le secret de sa force. On l’a parfois comparée à la clef des songes, pour moi, je serais plutôt tenté de la croire pince-monseigneur, capable d’ouvrir toutes les portes ; mais tel est le besoin de se contredire soi-même, qu’il me semble déjà ne lui reconnaître une puissance si générale que pour en mieux douter ; je me rappelle, en effet, que les sectes les plus archaïques, les religions les plus improbables ont toujours cru entrer partout de plain-pied.

Freud, suis-je donc bien en état de grâce psychanalytique ? Souvent, j’en veux à votre dogme car une voix me parle qui n’est ni de la raison ni du cœur : une conviction quasi physique m’engage à douter de toute intelligence et même de la vôtre, à penser que toute méthode d’investigation ne saurait donner de résultats que de provisoires et très relatifs ; si l’homme en effet, parvenait à s’expliquer un jour soi-même à soi-même, il ne serait plus capable d’aucun sentiment, d’aucun désir, (cette nécessité de n’atteindre point au définitif est d’ailleurs la cause de notre tourment terrestre et quotidien.) D’autre part, la logique d’âme des plus lucides ne tient qu’une fois admis deux ou trois axiomes psychologiques qui ne sont pas du tout des vérités évidentes par elles-mêmes ; les plus courageux d’entre nous demeurent seuls à pouvoir et à vouloir en douter ; mais plus ou moins, et c’est pourquoi-il y a des degrés dans la folie, dans le génie .

... Et puis, si la psychanalyse nous garantissait un espoir de révélation humaine intégrale, définitive - il faudrait songer à faire sauter le vieux globe, où, seul un peu de mystère nous décide à trouver belles les heures, désirables les femmes, et dignes de notre amitié les hommes.

* * *

J’ai parlé comme M. de la Palisse et a priori, mais j’avais besoin d’un lourd bon sens qui fît équilibre, car la séduction m’entraîne de cette analyse d’âme qui est bien, à la vérité, la plus troublante des alchimies.

Psychanalyse, alchimie nouvelle, mais qui répugne aux décors des alambics et des cornues. Freud désigne, revêtant les murs, le plafond, le plancher d’une pièce parfaitement carrée, les miroirs qui précisent ce dont si longtemps l’existence demeura insoupçonnée.

Telle qu’elle, sa pièce d’alchimiste me tente et m’effraie.

Je ne me rappelle plus qui disait que, pour se faire une idée de l’infini, le seul moyen était d’imaginer deux miroirs, bien en face l’un de l’autre ; or, entre ces miroirs, Freud met ce dont justement nous fut enseignée la honte ; d’autre part comment imaginer le moi inconscient sans cette grandeur métaphysique si généreusement reconnue à ce qui surprend notre intelligence et la domine à la fois.

Pudeur et humilité devant une simple parcelle de l’individu qui n’est plus l’indivisible. L’individu se regarde et, comme s’il voulait regretter davantage, il estime plus large, plus imposant son mystère à mesure qu’il le juge mieux, qu’il s’en détache. Pudeur et humilité devant le plus secret et le plus puissant ; l’homme toujours s’égare dans l’amoureuse étude de soi-même.

* * *

L’intelligence apprécie la logique des systèmes mais n’a cure de leurs fondements ; or, il n’y a point de systèmes métaphysiques, philosophiques, scientifiques, dont l’homme n’ait entrepris de tirer une morale. Comme chaque jour nous nous réjouissons des ascenseurs, des automobiles, des lampes électriques, du chauffage central, plutôt que des grands principes qui en permirent la réalisation, un sens utilitariste, sens universel, flaire, dès quelque apparition nouvelle, une règle de vie adéquate aux goûts humains ; des soifs d’âme éternellement supplient qu’on les apaise ; la conscience a des cris qui exigent et pourtant elle ne sait guère ce qu’elle veut ; ce sont ses hurlements qui la révèlent. Au reste, un désir de se blesser soi-même, de se refouler, de s’isoler, de se meurtrir, rend l’équilibre humain plus impossible que celui d’une pierre dans le vide. Tourment irrémédiable, état premier chez tout être actuel, et dont, si l’on en veut essayer l’histoire, il faut rendre presque totalement responsable l’influence juive. Mais déjà, pour essayer de retrouver notre équilibre, nous voyons qu’il ne s’agit plus de parler de morale, mais d’hygiène d’âme, tout comme on parle d’hygiène de corps. Freud (dont les livres, rien que par les descriptions d’anomalies ont pu sembler à certains des bréviaires de perversité), Freud a le premier suggéré la notion de cette hygiène. Je ne parle point de sa thérapeutique, véritable pastiche, mais sa méthode d’investigation a prouvé qu’il ne fallait jamais meurtrir une normale dont il était grand temps de s’apercevoir qu’elle change avec chaque individu. Imposer à tous une même loi morale est aussi sot qu’imposer à tous une même couleur des cheveux, un même tour de taille. Hélas, tel est le besoin d’uniformité (“les Français, disait Napoléon, chérissent l’égalité, mais ne sauraient que faire de la liberté”) qu’on veut croire, au besoin, à l’efficacité d’une règle obligatoire et générale comme celles des monastères et des casernes : il faudrait auparavant prouver la nécessité - en soi - des casernes, des monastères.

M. Massis, par exemple, dans les réflexions qu’il fit à propos de Dostoïevsky, d’André Gide, reproche à l’auteur de la porte étroite d’être anarchiste immoral, alors que Gide (il le reconnaît lui-même) s’occupe tout à se mettre en ordre avec soi-même, et cherche à résoudre son problème intérieur, à s’échapper de sa propre anomalie.

À la vérité, c’est l’inquiétude de Gide, son geste vers la santé qui fait se récrier M. Massis. Inquiétude, geste vers la santé, preuves de maladie, diagnostiquent les trop sanguins et les obèses qui ne s’aperçoivent pas qu’ils sont, eux-mêmes, des malades d’un autre genre.

Parler d’une normale individuelle, ce n’est pas, comme feignent de le croire les partisans d’une dictature, sous-entendre que la normale de chacun se trouve en contradiction avec la normale jusqu’alors considérée absolue ; s’il en était ainsi, il n’y aurait qu’à faire volte-face et ce serait encore le désordre, je veux dire le faux ordre d’aujourd’hui, les homosexuels se faisant hétérosexuels par goût d’inversion, car si tous réclament une même règle, chacun s’en veut affranchir.

Freud nous enseigne que nous sommes notre propre critérium ; pour fixer ce critérium, il s’agit de se voir nu, plus que nu. On sait ce que veut faire entendre un conteur châtié dans ses termes lorsqu’il dit d’un homme qu’il est plus que nu. Or, si je n’avais crainte qu’on y vît une métaphore sexuelle, j’ajouterais que la psychologie était demeurée la seule science qui répétât “L’eau monte dans les pompes, parce que la nature a horreur du vide”. Le plus impérieux de nous-mêmes était oublié et de cette négligente omission il faut accuser l’influence chrétienne qui est ici l’influence juive elle-même. La race juive fut toujours effrayée de la violence de ses appétits, de son odeur de bouc ; mais un parfum de sacristie n’a jamais pu dérober l’odeur des sexes. C’est pourquoi Jésus vomissait les tièdes, et disait de Madeleine “Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé”. Pour lui, la grandeur seule était sainte et c’est bien en cela qu’il participait du divin. Mais pouvait-il se faire comprendre des gens de son quartier, de son village, de sa province ? Je veux rappeler encore la phrase de Nietzsche qui n’est qu’un très beau lieu commun “Ce qui se fait par Amour et [est ?] par-delà le Bien et le Mal”. Le Bien et le Mal sont des notions inutiles à ceux qui ont entendu leur voix intérieure, qui ont trouvé leur vérité ; c’est pourquoi l’amour n’a rien à voir avec le bien, avec le mal.

* * *

Quant à Freud, il ne fait que reconnaître la force de cette voix d’Amour, lorsque, parlant le langage quotidien d’un homme de science, il établit l’influence irréfutable des impulsions sexuelles. Sa conclusion éthique est donc que tout être après avoir trouvé sa normale doit l’accepter toujours. Ainsi le spécialiste recommande au malade intelligent de fixer son régime, comme si, dit-il, il était son propre médecin. La psychanalyse nous permet de nous retrouver ; c’est beaucoup lorsqu’on songe au fatras de la civilisation ; à la vérité, elle a donné la notion d’une discipline plutôt que d’une science nouvelle. Aux plus audacieux, elle permet de trouver une morale, et encore une fois cette morale est individuelle, et c’est moins une morale qu’une hygiène d’âme.

* * *

Le plus facile de nos rêves a toujours été celui où s’évoque une Grèce dont l’eurythmie était la plus saine insouciance. Seuls, les jeunes lords d’Abel Hermant gardent encore dans quelques coins de la vieille Angleterre cette fraîcheur qui, sous le clair regard d’Athèna, s’alliait à la science subtile, à l’intelligence prompte ; mais nous, qui n’avons plus la pureté, la grâce animale et divine, il convient de nous délimiter. Freud est notre Socrate et il était temps qu’il vînt. Pour trouver en soi l’individu précis et suffisant, beaucoup demandent aux drogues l’illusion, d’autres s’exaspèrent dans la tristesse, envient les matelots rajeunis par les longues traversées (qui, les mains brunies, caressent les filles si douces, si douces), les femmes de quarante ans, et ceux ou celles qui aiment les corps de leurs maîtresses, de leurs amants, comme des fruits, des étoffes. Or, si la psychanalyse peut tuer toute spontanéité (Psyché perdit l’Amour pour l’avoir voulu connaître), elle peut, au contraire, en nous montrant notre voie, nous permettre de retrouver le simple, le sûr instinct. Et c’est pourquoi Freud alchimiste devient le plus grand des hygiénistes.

P.-S.

Texte établi par Abréactions Associations, d’après l’article de René Crevel publié dans « Le Disque Vert » (2e année, 3e Série, N°1) en 1924.

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