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Théodore FLOURNOY

Les éléments arabes du cycle oriental

Des Indes à la planète Mars (Chapitre VIII - §III)

Date de mise en ligne : mercredi 9 août 2006

Mots-clés : , ,

Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Éditions Alcan et Eggimann, Paris et Genève, 1900.

CHAPITRE HUIT
Le cycle hindou

III. LES ÉLÉMENTS ARABES DU CYCLE ORIENTAL

Un petit problème pour les partisans de la préexistence orientale de Mlle Smith : Comment se fait-il que, retrouvant dans ses trances l’usage de l’« hindou » qu’elle parlait jadis à la cour de Sivrouka, elle ait totalement oublié l’arabe, qui fut pourtant sa langue maternelle dans cette même antériorité, et qu’elle dut employer exclusivement jusqu’à son départ de la terre natale, à dix-huit ans bien révolus ? Si les émotions de son princier mariage lui avaient enlevé toute mémoire du passé, on comprendrait que l’idiome de son enfance et de son adolescence eût sombré comme le reste dans cette amnésie de sa vie de jeune fille. Mais ce n’est pas le cas. Elle a gardé de très vifs souvenirs de son père le cheik, de ses tentes au soleil, des gens, des chameaux et des paysages de l’Arabie. Dans beaucoup de séances et de visions spontanées, elle se trouve reportée à cette première moitié de son existence asiatique. Mais alors elle raconte en français ce qu’elle voit se dérouler devant elle, ou bien se livre à une pantomime muette. Jamais elle n’a prononcé ni écrit quoi que ce soit qui ressemblât à de l’arabe. Peut on supposer que, déjà dans sa vie hindoue, elle s’était assimilé la langue de sa patrie d’adoption au point d’en perdre jusqu’aux souvenirs latents de sa langue maternelle ? Cela serait contre toutes les analogies psychologiques connues. Ou bien faut il admettre que son centre de Broca ou son larynx, façonnés dans cette existence-ci par le français, peuvent encore se plier en somnambulisme aux dialectes de la famille indo-européenne tels que son prétendu sanscrit, mais sont réfractaires aux réminiscences d’un idiome sémitique ?

Soyons sérieux. D’ailleurs en disant qu’Hélène n’a jamais parlé ni écrit l’arabe, j’exagère. Elle en a écrit une fois quatre mots. C’est l’exception qui justifie la règle. En effet, non seulement elle n’a accompagné cet unique texte d’aucune prononciation, mais elle l’a exécuté comme un dessin, et il ressort de l’ensemble de la scène qu’elle ne faisait que copier, sans le comprendre, un modèle que lui présentait un personnage imaginaire. Voici un aperçu de cet incident :

27 octobre 1895. Peu après le début de la séance, Mlle Smith a une vision arabe :

Regardez ces tentes... il n’y a point de pierres ici, c’est tout du sable... [elle compte les tentes une à une :] il y en a vingt !... Elle est belle, celle-ci ! Ne trouvez vous pas, M. Lemaître, que c’est la plus grande ? Elle est attachée par des ficelles et de petits piquets... [etc.].

Puis elle décrit les personnages : l’un qui fume assis dans un coin les jambes croisées ; d’autres tout noirs (la table dit que ce sont des nègres et que la scène se passe en Arabie) ; puis un homme vêtu de blanc qu’Hélène a le sentiment de connaître sans réussir à se le remettre. Elle appuie son index sur son front dans l’attitude d’une personne cherchant ses souvenirs, et la table [sur laquelle elle a la main gauche] nous informe alors qu’elle a vécu en Arabie dans sa vie de Simandini, et qu’elle essaye de se remémorer ces temps lointains. Suit une scène assez longue où ses réminiscences arabes alternent et se mélangent avec la conscience du milieu réel, bien qu’elle ne nous voie et ne nous entende plus. De là un état de confusion mentale qui paraît lui être fort pénible :

M. Lemaître ! M. Flournoy ! Êtes vous là ? Répondez moi donc !... Je suis pourtant bien venue ici ce soir ? Si au moins je pouvais..., je ne suis pourtant pas en voyage..., je crois bien que c’est dimanche... enfin, je n’y comprends plus rien ; je crois que j’ai la tête si fatiguée que toutes mes idées s’embrouillent..., je ne rêve pourtant pas... Il me semble que j’ai autant vécu avec eux (les assistants, dit la table) qu’avec eux (les Arabes de sa vision)... Mais, je les connais, tous ces hommes ! Dites moi donc qui vous êtes ! êtes vous arrivés ces jours à Genève ? (Il s’agit, dit la table, d’Arabes vivant il y a cinq siècles, parmi lesquels le père de Simandini.) Venez donc plus près, venez ici ! je voudrais que vous me parliez !... M. Lemaître !... Eh, ce joli petit dessin ! qu’est-ce que c’est donc que ce dessin ? (la table ayant dit que c’est un dessin que lui présente l’Arabe son père, et qu’elle pourra le copier, on place devant elle un crayon et une feuille blanche qui paraît se transformer en papyrus dans son rêve :) C’est joli, cette feuille verte ; c’est une feuille de quelle plante ?... Je crois bien que c’est un crayon que j’ai là, je vais essayer de faire ce dessin...

Après la lutte ordinaire entre les deux manières de saisir le crayon (voir p. 103-104), elle cède à la tenue de plume de Léopold en disant : « Enfin tant pis ! » puis trace très lentement et avec grand soin la fig. 35, de gauche à droite, en levant souvent les yeux sur son modèle imaginaire, comme elle copierait un dessin. Après quoi elle s’endort profondément, puis viennent d’autres somnambulismes.

Au réveil, elle se souvient de l’état de confusion par où elle a passé : « Vilaine soirée, dit elle ; j’étais malheureuse, je me sentais vivant ici, comme toujours, et je voyais des choses comme étant à l’étranger ; j’étais avec vous et je vivais ailleurs, etc. » Les éléments imaginaires de son état possédaient d’ailleurs un plus fort coefficient de réalité que les éléments actuels, car il lui semblait que sa vie présente n’était qu’un rêve, et qu’en vérité elle était dans une autre existence.

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FIGURE 35
Texte arabe dessiné de gauche à droite* par Mlle Smith hémisomnambulisme : elqalil men elhahib ktsir, « le peu de l’ami (est) beaucoup ». - [Collection de M. Lemaître.] - Grandeur naturelle.
- * On sait que l’arabe se lit et s’écrit de droite à gauche.

Toute cette scène donne l’impression nette que la phrase arabe n’existait dans la mémoire d’Hélène qu’à titre de souvenir visuel, sans signification ni images verbales quelconques. C’était pour elle une écriture incompréhensible, un simple dessin comme des caractères chinois ou japonais pour nous. Évidemment, il s’agit d’un texte qui a dû tomber sous ses yeux en quelque instant propice, et qui, absorbé par l’imagination subliminale à l’affût des choses d’aspect oriental, a été incorporé tant bien que mal dans une scène du rêve asiatique.

Telle est du moins la supposition qui me paraît la plus plausible. Car, pour ce qui est d’y voir un débris de la langue arabe qu’Hélène parlerait et écrirait couramment si elle était dans une phase convenable de somnambulisme - comme l’a un jour prétendu Léopold répondant par gestes à une série de questions, pour ne pas dire d’insinuations, que lui faisait à ce propos un des assistants -, cela me semble une hypothèse encore plus arbitraire, et peu en accord avec les autres phénomènes de trance de Mlle Smith. Les occasions ne lui ont pas manqué, depuis près de cinq ans que se déroulent ses romans exotiques, de déployer ses réserves philologiques supposées et de parler ou d’écrire l’arabe à flot si sa mémoire subliminale s’y prêtait. Elle a présenté tous les degrés et tous les genres de somnambulisme, et plus de visions d’Arabie qu’il ne le fallait pour réveiller par association l’idiome correspondant si vraiment il sommeillait en elle. Le complet et total isolement du texte ci-dessus, au milieu de ce débordement de scènes orientales, me paraît donc déposer fortement en faveur de ma supposition, qu’il s’agit là d’un cliché visuel unique en son genre, accidentellement rencontré et emmagasiné, et que la sous-personnalité asiatique de Mlle Smith ignore absolument l’arabe.

Cette supposition se trouve corroborée par les indices que j’ai pu recueillir sur l’origine probable de ce cliché. Quand je le présentai à mon collègue M. le professeur Montet, il m’apprit que c’était un proverbe arabe, ponctué à la façon du nord de l’Afrique, et signifiant : « Peu d’un ami est beaucoup. » Ce sens était évidemment ignoré de l’imagination subliminale d’Hélène, qui autrement n’eût pas manqué, comme pour l’hindou, de broder une jolie scène autour d’un dicton qui y prêtait, au lieu de le reproduire dans des circonstances en somme très insignifiantes. M. Montet m’ayant ensuite rappelé que la décoration musulmane fait un grand usage de proverbes ou adages de ce genre comme motifs d’ornements, je m’adonnai à des recherches assidues pour dénicher la source, objets d’art, étoffes et tapis, livres illustrés, etc., d’où ce texte avait bien pu tomber sous le regard d’Hélène. Ce fut en vain, et je commençais à désespérer de rien trouver d’autant plus que ledit texte était tracé au naturel, en véritables caractères d’écriture, tandis que, dans les inscriptions ornementales que je rencontrais, les lettres arabes étaient presque toujours stylisées, entrelacées, déformées de mille manières dans un but artistique - lorsque le hasard me mit sur une nouvelle piste.

Je causais un jour de ces phénomènes avec M. le Dr E. Rapin, qui fut à diverses reprises l’un des médecins de la famille Smith, et lui montrais mes documents, lorsque, examinant le texte en question, il s’écria : « Il me semble vraiment que je reconnais mon écriture ! » et me fit remarquer combien ces quatre mots sont tracés d’une façon droite et horizontale, alors que les vrais Arabes écrivent volontiers obliquement et plus ou moins de travers. Il faut dire que le Dr Rapin, qui est arabisant à ses heures, avait fait quelques années auparavant un voyage dans le nord de l’Afrique. Au retour, il publia le récit d’une de ses excursions [1] et, avant de distribuer cette plaquette à ses amis et connaissances, il inscrivit à la plume sur chaque exemplaire, en guise de dédicace originale, quelque proverbe arabe (sans la traduction française) emprunté à une collection d’exemples qui se trouvait dans la grammaire où il avait étudié cette langue. Or le texte dessiné en somnambulisme par Mlle Smith, et tel qu’il est ponctué, est précisément un de ces proverbes, celui-là même qui se trouve en tête de la liste dans ladite grammaire [2]. D’où la supposition infiniment probable qu’Hélène a eu sous les yeux un exemplaire de l’opuscule du Dr Rapin portant cette dédicace manuscrite, et en a été d’autant plus frappée qu’elle connaissait personnellement l’auteur. Le Dr Rapin tient pour fort possible qu’il ait envoyé sa brochure à Mlle Smith ou à ses parents ; malheureusement, à dix ans de distance, n’ayant pas gardé note des personnes à qui il adressa sa plaquette, il ne peut affirmer la chose et encore bien moins se rappeler quel proverbe arabe il aurait inscrit sur l’exemplaire d’Hélène. Comme d’autre part ni Hélène à l’état de veille, ni Léopold interrogé pendant ses somnambulismes, ni surtout - ce qui est d’un plus grand poids - Mme Smith la mère, n’ont le moindre souvenir d’avoir jamais reçu ou vu la brochure du Dr Rapin, il vaut mieux faire abstraction de cette possibilité. Il n’en reste pas moins vraisemblable à mes yeux qu’un exemplaire revêtu de ce proverbe s’est rencontré dans le champ visuel d’Hélène, soit au cours d’une visite chez d’autres personnes, soit dans le cabinet de réception du Dr Rapin lui-même, où il se peut fort bien qu’elle ait été justement à cette époque (les dates étant impossibles à reconstituer exactement après tant d’années écoulées). Cette dernière conjecture me paraîtrait plus particulièrement apte à expliquer que l’inscription arabe ait été remarquée et retenue par la conscience subliminale ou hypnoïde, sans participation de la personnalité ordinaire naturellement préoccupée et absorbée par le fait même d’une consultation médicale.

Il n’est pas jusqu’aux inexactitudes du texte d’Hélène, comparé au modèle de la grammaire Machuet, qui ne s’expliquent comme la reproduction de petites erreurs habituelles au Dr Rapin, lequel y voit une curieuse preuve de plus que ce texte est une imitation servile de son écriture, à la grosseur près :

Une faute d’orthographe au premier mot [l’absence de liaison entre l’a et l’l de elgalil], faute dont j’étais coutumier à mes débuts dans l’étude de l’arabe, me fait supposer que j’ai dû écrire ce proverbe de mémoire. Il m’arrivait aussi d’écrire le dernier mot en omettant une lettre [l’i de ktsir] et de réparer mon erreur après coup ; ce que témoigne également la configuration de ce mot dans le texte en question. La seule différence serait dans la grosseur de l’écriture ; celle de Mlle Smith est plus prononcée que la mienne. Il se peut cependant que dans le cas particulier j’aie écrit avec ces dimensions-là.

J’ai retrouvé dans ma bibliothèque l’exemplaire que le Dr Rapin m’avait envoyé de cette même brochure en 1887 ; il porte en tête, à l’angle de la couverture et attirant de loin le regard, un proverbe arabe autre que celui de Mlle Smith, mais présentant le même caractère d’horizontalité. L’écriture est, il est vrai, d’un tiers plus petite que celle de la fig. 35 ; mais cette différence de grosseur n’est point une objection ; car rien ne prouve qu’un souvenir visuel doive toujours être reproduit graphiquement dans les dimensions de l’original ; on a au contraire pu constater, par l’exemple des textes martiens verbo-visuels, qu’il existe en fait chez Hélène une propension marquée à retracer à une échelle notablement supérieure les modèles imaginaires que copie sa main. Tout me pousse donc à admettre, comme l’hypothèse ayant les plus fortes présomptions en sa faveur, que l’unique texte arabe fourni par Hélène est le souvenir visuel d’une dédicace du Dr Rapin. Mais je me hâte de reconnaître que ce n’est point encore chose absolument démontrée, afin de laisser une petite porte ouverte à ceux qui préfèrent d’instinct quelque autre explication moins vraisemblable, mais occulte, à cette supposition très simple, mais naturelle.

Des autres détails des somnambulismes arabes d’Hélène, je n’ai rien à dire ; ils ne dépassent pas les notions qu’elle a pu inconsciemment puiser dans le milieu ambiant ; d’autant plus qu’à ces sources communes, déjà invoquées à propos du rêve hindou (p. 274), il faut ajouter ici ce qu’elle a dû recueillir de la bouche de son père, qui avait séjourné en Algérie. Pour ce qui est enfin des noms propres liés aux scènes arabes, sauf Pirux qui ne me rappelle rien et qui est d’ailleurs suspect (voir p. 235), ils éveillent tous certaines associations d’idées, mais sans qu’il soit possible de rien affirmer de certain sur leur origine.

Le nom du petit singe Mitidja semble emprunté à la plaine bien connue des environs d’Alger. Adèl, nom du fidèle esclave, veut dire équité en arabe et est appliqué en Algérie à une certaine fonction judiciaire. Simadini, enfin, corrigé ensuite en Simandini, me rappelle à la fois une famille de négociants grisons longtemps établis à Genève, MM. Semadeni, qui ont fort bien pu être en relations d’affaires avec le père d’Hélène, et la petite commune de Simand dans le comitat d’Arad en Hongrie. À moins encore que ce mot ne représente soit la forme indianisée de quelque nom arabe terminé en eddin, soit une réminiscence du sanscrit sìmantinì, « qui a peut être bien été çà et là un nom propre, dit M. de Saussure, quoique n’étant d’habitude rien d’autre qu’un mot (poétique) pour femme ». Mais ceci nous amène au langage hindou.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM à partir de l’ouvrage de Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Éditions Alcan et Eggimann, Paris et Genève, 1900.

Notes

[1Dr E. Rapin, En Kabylie, Paris, 1887 (extrait de l’Annuaire du Club Alpin Français, vol. XIII, 1886).

[2Machuet, Méthode pour l’étude de l’arabe parlé, 3e éd., Alger, 1880, p. 270.

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