La psychanalyse au bûcher
De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs
Auteur : Antoine FRATINI, Psychanalyste
Sites Web : Association Européenne de Psychanalyse
DATE DE PUBLICATION EN LIGNE : jeudi 18 janvier 2007
Mots-clés : Psychanalyse et Sciences Humaines | Psychiatrie | Thérapie cognitivo-comportementale
« La psychothérapie n’existe pas » déclare J.-A. Miller dans sa préface à Qui sont vos psychanalystes ? [1]. Les arguments convoqués par l’auteur pour soutenir cette déclaration particulièrement forte et provocatrice, comme s’il était finalement arrivé l’heure de déchirer le voile pour y montrer la fiction qui derrière s’y recèle, gravitent autour du problème bien connu du manque de définition de la psychothérapie. En effet, de ce point de vue par ailleurs déjà dénoncé par d’autres auteurs comme par exemple G. B. Contri [2], « la » psychothérapie contredit sans trop s’en rendre compte le principe d’identité : elle diffère d’elle-même presque à l’infini.
C’est précisément pour cela que devant ou derrière le terme « psychothérapie » nous pouvons trouver les désignations les plus variées : hypnotique, cognitiviste, comportementale, brève, stratégique, constructiviste, analytique… En s’approchant d’un autre point critique fondamental et à même d’expliquer sa sentence, quand il ironise sur les résultats cliniques obtenus par la « psychothérapeutisation » du malaise, Miller n’entame pas la question, pourtant capitale, des résistances. Il se contente pour ainsi dire de constater, à juste titre, le manque de définition de la psychothérapie (constatation qui, comme montre l’avis pro veritate du prof. F. Galgano [3], s’impose jusque dans le texte de la loi “Ossicini” qui réglemente les professions de psychologue et psychothérapeute en Italie depuis 1989) et en conclut que la psychothérapie ne saurait être élevée au rang de discipline à proprement parler. Celle-ci peut tout au plus être présentée et considérée comme un ensemble hétérogène de techniques pour le maintient et la récupération d’une certaine conception de la santé psychique. Miller arrive même à affirmer que les psychothérapeutes existent, mais pas la psychothérapie.
Comment pouvons nous donc interpréter cette apparente contradiction ? Miller reste sur un plan théorique en adoptant un point de vue rationnel mais partiel. Il ne considère pas comme preuve de l’existence de la psychothérapie la création d’écoles de spécialisation, les demandes du marché, les congrès, la création d’une déontologie ad hoc, les tentatives de définition et de réglementation des champs respectifs de la psychanalyse et de la psychothérapie dans les diverses nations d’Europe. Ce serait encore comme vouloir passer un coup d’éponge sur toutes ces pratiques, hétérogènes et discutables tant que l’on veut, mais qui depuis l’origine de l’humanité ont d’un point de vue historique, politique et clinique fonctionné comme « cure de l’âme » et qui se basent sur les mêmes facteurs de suggestion, d’abréaction, d’assurance et de soutient qui constituent aujourd’hui encore les bases de la psychothérapie moderne. Cette négation pure et simple de la psychothérapie de la part d’un Président de l’Association Mondiale de Psychanalyse est significative, à mon avis, d’un conflit en cours entre psychothérapie et psychanalyse dans le monde. Un tel conflit trouve son sens principalement si l’on considère l’orientation de la politique thérapeutique dominante toujours plus centrée autour des critères de l’efficience, de l’efficacité, de la promotion des fast solution et donc des approches techniques de la psyché et du malaise, orientation dans laquelle la psychanalyse ne saurait trouver sa place à moins de renoncer aux éléments théoriques, pratiques et surtout éthiques qui la caractérisent et lui donnent son propre statut de science de l’inconscient.
Il est possible et même légitime de penser que ce conflit, inévitable pour des raisons qui sont d’ordre politique plus encore que théorique, dans le meilleur des cas puisse finalement avantager les deux disciplines. Pour cela, il faudrait d’abord que celles-ci distinguent et reconnaissent leurs particularités réciproques et éclairent leurs buts et leurs propres modalités d’intervention et de formation. Ceci pourrait même être le seul moyen, à mon avis, d’éviter la disparition pure et simple de la psychanalyse à travers son annexion à la médecine d’une part (comme aux USA) et à la psychothérapie d’autre part (comme en Italie). Sur ce dernier point de la formation Miller propose encore une fois l’expérience lacanienne de la « passe » comme organe de contrôle des analystes en formation. En théorie, la « passe » devrait servir à mieux analyser, disons d’une manière plus spécifique par rapport à l’analyse personnelle, le désir de devenir analyste. Par exemple, qu’est-ce qui est advenu pendant l’analyse personnelle qui a pu faire penser au sujet d’occuper la place d’analyste ? Quelles sont les idées que le sujet se fait de cette même place ? Toutefois, l’expression « organe de contrôle » pré-suppose l’existence d’un « contrôleur », c’est-à-dire d’un autre sujet affilié à une association ou à un comité d’expert défendant un nom, une école de pensée, un pouvoir. Il est donc normal de penser que cet autre sujet contrôleur risque de se trouver en conflit d’intérêt avec le candidat. Miller a bon jeu de répéter la maxime lacanienne « l’analyste s’autorise que de lui même et de quelques autres », mais ainsi insérée dans un tel contexte cette formule ne peut que rester indéchiffrable. Dans une analyse personnelle, je pense qu’il se doit de chercher à analyser tous les désirs qui émergent au fur et à mesure et que celui de devenir analyste ne fait pas exception et ne mérite ni mineure ou majeure attention que d’autres. Alors pourquoi ce désir devrait-il représenter une question à part si ce n’est, probablement, parce qu’il demeure le plus problématique ? Miller s’aide des concepts de « cure » et de « patient » afin de répondre à ce problème quand il écrit : « mais qui peut dire les effets d’une cure sinon le patient même ? »
De nouveau, la question de l’inconscient et des résistances, pourtant bien centrale en psychanalyse, brille par son absence. Pourquoi donc donner pour acquis que le résultat d’une analyse correspond nécessairement aux effets bénéfiques d’une cure, comme si la conception de l’analyse était restée au temps des origines, quand elle fut baptisée par une des premières analysantes de Freud par l’expression de talking cure ? Ainsi assumée, une telle attente n’est-elle pas en mesure de déterminer le résultat d’une analyse dans le sens d’une psychothérapie ?
Nous comprenons donc quelle importance peut avoir la clarté des idées sur le type de contrat stipulé au début de la relation analytique entre les deux personnes du setting, en particulier en ce qui concerne sa finalité. En effet, ce qui importe le plus en analyse n’est pas d’avoir cure du symptôme, mais de savoir ce qui le produit, ce qui est avertit comme souffrance par le sujet. En d’autres termes, le but d’une analyse est avant tout l’acquisition d’un plus grand degré de conscience par rapport à ce que les symptômes veulent dire, c’est-à-dire aux symptômes en tant que signifiants. En termes freudiens, une telle opération pourrait être synthétisée par la formule classique : rendre du domaine conscient ce qui appartient au domaine de l’inconscient ; en langage lacanien, on pourrait parler de la nécessité de faire passer le symptôme de la chaîne des signifiants à la chaîne des signifiés ; en termes jungiens on pourrait parler du besoin de découvrir le sens inscrit dans la névrose, etc.
Pourquoi la question des résistances, vers laquelle le père de notre discipline s’est toujours montré intransigeant, est aujourd’hui encore si importante ? Simplement parce que s’il n’y avait pas de résistance à se soumettre à l’analyse, l’inconscient n’aurait aucune réalité et ferait déjà partie de l’histoire de la pensée ; ou bien il ne nécessiterait pas de cet engagement si important qui depuis le début caractérise en haut degré la psychanalyse.
C’est même la psychopathologie toute entière qui n’existerait pas, du moins sous la forme par laquelle nous la connaissons et concevons actuellement. Il n’y serait question, par exemple, ni des refoulements des hystériques, ni des dénégations des obsessionnels. Il n’y aurait nul besoin de psychanalyse car la psychothérapie, justement, suffirait. Il serait par exemple suffisant de recourir aux vertus du bon conseil, de la dé-sensibilisation progressive, de la suggestion, du soutient, des médicaments psychotropes ou d’un mélange bien combiné du tout. Mais l’analyste sait bien, car il le vérifie quotidiennement, qu’une des formes les plus subtiles que revêtent les résistances à l’endroit de l’inconscient consiste à déplacer l’attention, du sujet comme de l’analyste, sur le symptôme et sa cure. Il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui au début, prétendent à un diagnostique et qui éprouvent même un certain bénéfice lorsqu’ils l’ont obtenu. Ceci s’explique par le fait qu’à travers un tel stratagème ces personnes tendent à se débarrasser des responsabilités qu’ils ont envers leur malaise. Comme le montre bien le célèbre rêve freudien [4] de l’injection à Irma, d’une capitale importance historique, Freud s’est trouvé dès le début fortement impliqué dans ce problème et a dû à l’occasion lutter de toutes ses forces contres ses propres sentiments de culpabilités de médecin en les analysant soigneusement avant de pouvoir suivre la voie analytique qu’il avait ouverte. La psychanalyse se révèle donc incompatible avec toute attitude visant in primis à la cure des symptômes, car une telle attitude ne pourrait que se prêter, tôt ou tard, au jeu des résistances des analysants (et parfois même aux contre-transferts de l’analyste !).
Mais ceci ne nous autorise néanmoins à soutenir que la psychothérapie n’existe pas. Je dirai même que cette dernière est bien plus présente, appétissante et pratiquée que la psychanalyse, du moins dans bien des pays, et en Italie notamment. Et cette tendance ne fait qu’augmenter, en partie à cause de l’adaptation forcée des analystes et des associations de psychanalyse aux diktats de la politique thérapeutique dominante. À propos de cette politique, je trouve très appropriée l’expression d’« hygiénisme autoritaire » formulée par Miller et celle d’« État thérapeutique » employée par Thomas Szasz. Une précision s’impose sur ce point : tandis que la psychanalyse comme science de l’inconscient ne se prête à aucune compromission, bien différente est la situation de la psychothérapie, toujours plus liée à la psychiatrie et à la médicalisation du malaise. Aujourd’hui on parle couramment sur tous les médias des bénéfices liés à l’approche intégrée entre psychopharmacologie et techniques psychothérapeutiques. Ceci semble être dû au fait que les deux disciplines se sont finalement rendus compte de leurs limites respectives (surtout la psychiatrie car les médicaments psychotropes n’ont jamais guéri personne !), mais aussi à la possibilité de coopérer dans la tentative de les combler sans pour autant renoncer à leurs prémisses. Ainsi placée entre Scylla et Charybde, le futur de la psychanalyse semble bien compromis.
En outre, en nous basant toujours sur ce critère d’évaluation lié aux témoignages des patients pris par Miller, il n’est pas non plus possible de soutenir que la psychothérapie ne fonctionne pas. Bien que faisant le jeu des résistances et donc perpétrant cette ignorance sacré de l’inconscient que Lacan aimait appeler « passion », la psychothérapie fonctionne car elle répond assez bien aux attentes de ses clients et remplie le type de contrat stipulé avec eux. Ceux-ci veulent en général arrêter de souffrir le plus vite possible et avec le moindre engagement, aussi bien d’ordre économique que moral. Si ce n’était pour ce dernier point, celui de la moralité, nous pourrions dire d’une manière provocatrice que, étant donné le genre d’attente, un bon suicide pourrait être considéré le top en matière de psychothérapie !
Bien que psychothérapie et psychiatrie offrent beaucoup moins de garanties par rapport à la cure médicale des maladies organiques, elles obtiennent quand même certains résultats, lesquels en plus, se prêtent davantage que la psychanalyse à la possibilité d’effectuer des vérifications, des statistiques et des quantifications. Et, bien que la prévalence apparente de ces concurrentes n’autorise aucunement à déclarer désormais la psychanalyse dépassée ou moins appréciable, cette dernière semble avoir peu de probabilité de survivre encore longtemps (du moins dans nos pays) en tant que discipline scientifique et pratique autonome. Mais peut être que ses clés de lecture demeureront en tant qu’instruments extraordinaires, parce que inoffensifs sur le plan politique, donnant encore un peu de charme aux interprétations des faits culturels et sociaux. La psychanalyse même pourrait alors survivre en se réduisant à une voie d’enrichissement personnel ou encore, dans le meilleur des cas et comme je l’ai soutenu ailleurs [5], comme moderne rituel de passage entre les phases plus délicates de la vie. Jusqu’à ce que les difficultés mêmes de la vie ne finissent un jour par devoir, elles aussi, être soignées et normalisées.
La version intégrale de La psychanalyse au bûcher d’Antoine Fratini au format word :
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[1] J.-A. Miller et 84 amis, Qui sont vos psychanalystes ?, Seuil, Paris, 2002.
[2] Giacomo B. Contri, Libertà di psicologia, www.edizionisic.it.
[3] Francesco Galgano, Parere pro veritate, ww.aepsi.it.
[4] Sigmund Freud, La science des rêves.
[5] Antoine Fratini, Psychanalyse et initiation, in Les cahiers du sens, Le nouvel athanor, Paris 1997.
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