La psychanalyse au bûcher
De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs
Auteur : Antoine FRATINI, Psychanalyste
Sites Web : Association Européenne de Psychanalyse
DATE DE PUBLICATION EN LIGNE : jeudi 21 décembre 2006
Mots-clés : Psychanalyse | Psychiatrie | Psychologie
Dans l’espoir de faire jaillir la lumière des ténèbres de la confusion submergeant encore la psychanalyse, je voudrai tenter d’expliquer pourquoi, selon moi, il apparaît aujourd’hui encore possible et même nécessaire d’attribuer à notre discipline un statut véritablement scientifique. Comme tout produit de l’intellect humain, notre concept de science et sa définition dépendent en grande partie des facteurs culturels et sont susceptibles de changements et d’évolutions dans le temps. Galilée introduisit dans le raisonnement et la méthode scientifiques inaugurés par Descartes le recours à l’expérimentation et aux techniques instrumentales permettant de vérifier les calculs. D’autres, comme Newton et Leibniz, attribuèrent à ces calculs mathématiques toute l’importance que nous leur connaissons sur le plan scientifique et philosophique. Nonobstant la révolution quantique déjà bel et bien amorcée, notre moderne concept de science repose encore largement sur les mêmes critères : mathématiques et expérimentation. Il est vrai que pour que les découvertes scientifiques arrivent à révolutionner les modes de pensée, il faut souvent beaucoup de temps. L’opération de « mise en culture » est une des grandes phases de la science. Ce que nous pourrions nous demander, c’est combien de temps encore la psychanalyse devra attendre pour se voir attribuer une dignité véritablement scientifique ?
Comme première définition, nous dirons que la science est un ensemble de pratiques visant la connaissance objective du monde. Afin d’atteindre cet idéal d’objectivité, l’homme s’est basé sur un certain nombre de principes fondamentaux empruntés à la philosophie et à l’épistémologie. En voici quelques synthèses :
les principes de la science doivent être universels et basés sur la logique (Aristote) ;
toute découverte est scientifique si elle se prête à un calcul suffisamment précis et à une reproduction parfaite.
Popper a ajouté un autre critère de succès tant il est aujourd’hui accepté et cité par tous, le principe de falsificabilité ou de falsification : un raisonnement qui ne laisse pas de place à la possibilité d’erreur ne peut être considéré scientifique.
Ironie du sort, ce critère est devenu un des plus utilisés par nos détracteurs pour démontrer que la psychanalyse, en créant ce qu’ils nomment une « illusion d’alternative » aux analysants [1], ne peut pas être une science !
Il nous faut aussi citer Althusser, qui s’est particulièrement occupé de notre question et pour qui la science se caractérise avant tout par le fait d’avoir un objet d’étude défini. Il s’agit là d’une constatation aussi simple que fondamentale et qui en implique de suite une autre aussi fondamentale : la démarche scientifique est finalisée à l’acquisition d’une certaine connaissance du monde. Science et connaissance vont toujours ensemble.
Référons nous à présent à la situation de la psychanalyse. Celle-ci a bel et bien un objet spécifique, l’inconscient, et est bien finalisée à la connaissance de cet objet. À ce propos, j’ajoute que l’existence d’une activité inconsciente est aujourd’hui démontrée par des instruments de laboratoire tels que l’ECC et la TEP. Ce qui fait dire par exemple au neuropsychologue Dehaene [2] que 95 % de l’activité cérébrale est inconsciente. Il va de soi que les conceptions de l’inconscient diffèrent profondément selon les tenants de disciplines aussi diverses que la psychanalyse et la neurophysiologie.
Par contre, la psychanalyse ne peut pas être définie une pratique proprement expérimentale, car ses résultats ne sont pas parfaitement reproductibles, c’est à dire qu’ils ne sont pas exactement les mêmes pour chacun de ses acteurs. Et, malgré la convergence des témoignages provenant des analysés, ce défaut est apte, selon certains, à lui enlever toute objectivité et même toute crédibilité scientifique. Ceci est dû à mon avis à deux grandes raisons. La première concerne un défaut d’énonciation du problème. Il est en effet impossible de répondre sérieusement à un problème si la rigueur de son énoncé ne le permet pas. Voici un autre critère de scientificité que Levy-Leblond a certainement raison de ranger parmi les plus fondamentaux. Un énoncé scientifique ne peut être vrai (ou faux) en lui même car « il ne prend son sens que dans son cadre conceptuel global » [3]. C’est dire que la délimitation des conditions de validité des énoncés constitue la première grande partie du travail scientifique. Par exemple, l’énoncé simple du théorème de Pythagore : « dans un triangle rectangle le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des côtés de l’angle droit » cesse d’être « vrai » si l’on se réfère à la géométrie non euclidienne, c’est à dire si l’on trace notre triangle sur une surface sphérique au lieu d’une surface plane.
Il faudrait donc avant tout s’accorder sur le genre de résultat que l’on peut s’attendre de la psychanalyse ou que la psychanalyse se propose d’atteindre. En effet, la psychanalyse authentique n’a jamais eu, heureusement pour ses analysants, le soucis ni l’intention de normaliser ou de conformer les individus, même pas pour rejoindre un idéal de reproductibilité scientifiquement approuvé. Car l’éthique en psychanalyse a et doit continuer à avoir le dessus sur tous les autres aspects. Nous y reviendrons.
Imaginons un instant une situation en physique où les conditions de laboratoires ne pourraient jamais être les mêmes. Serions-nous pour autant obligés de décréter la fin de la physique moderne comme science ? Eh bien la psychanalyse se trouve précisément dans le même genre de situation, non pas à cause d’éventuelles limites intrinsèques à sa méthode, mais parce qu’elle a à faire avec des sujets qui sont tous différents les uns des autres et qui pourtant constituent ses objets d’observation et d’étude.
Les personnes ayant passé par une analyse ne trouvent pas de solution universelle aux problèmes du genre humain, ni même leurs solutions personnelles ne pourront trouver une adéquation à un seul et même modèle de l’inconscient ou du psychisme, mais toutes témoigneront d’en être ressorti transformées et dotées d’une conscience de soi élargie. Cette conviction vis à vis de l’existence de l’inconscient était considérée par Freud comme indispensable pour pouvoir pratiquer l’analyse et donc comme un des buts majeurs de la « psychanalyse didactique ». C’est dire combien est importante la question des résistances dans la pensée et la découverte freudiennes.
Mais l’équivoque plus fondamental encore sur la prétendue a-scientificité de la psychanalyse concerne à mon avis, comme j’ai tenté de le démontrer dans l’un de mes derniers ouvrages [4], la nature hybride, pour ne pas dire ambiguë, de son objet/sujet d’étude. Il convient de souligner le fait que, même si une activité inconsciente a été démontré grâce aux électrodes et autres appareils de mesurage, sa nature est inhérente au domaine du sujet, cette même subjectivité que nulle science avant celle inaugurée par Freud n’avait voulu considérer, mais que toutes s’étaient efforcé de bannir (comme il apparaissait juste de le faire même aux yeux des psychiatres) au nom de l’objectivité des résultats.
Aujourd’hui la subjectivité fait retour, tel le refoulé sur le corps des hystériques, dans le Réel dévoilé par la physique quantique. Ce n’est peut être pas un hasard si la psychanalyse et la mécanique quantique ont fait leur apparition dans la même période de l’Histoire et si toutes deux ont à leurs façons bouleversé notre vision du monde. La première arrive au Réel matériel par la voie de la psyché, tandis que la seconde parvient à considérer la réalité subjective, donc psychique, par la voie de la physique. Jung parlerait probablement à ce propos d’une « synchronicité » !
Remarquons donc que l’équivoque de fond réside en ceci, que l’on ne peut prétendre d’obtenir des résultats objectifs et quantifiables alors que l’on traite avec des sujets, des données subjectives qui sont les vérités propres à chacun. Chaque être humain a (est) en effet sa propre histoire, ses souvenirs, son inconscient, en un mot ses propres vérités, celles que la psychanalyse aide à (re)trouver. L’homme n’est donc pas un cerveau ; il est, de par sa subjectivité, infiniment plus que cela. Certes, sans mon cerveau je ne pourrai pas écrire de livre, et pourtant ce n’est pas mon cerveau qui écrit, mais moi. Avec et grâce à ce merveilleux support et instrument qu’est mon cerveau.
Tout sujet est unique, et seul un sujet peut répondre par oui ou par non, par vrai ou par faux devant l’énoncé de ses propres vérités.
Vu sous cet angle, la psychanalyse est bien une science, mais une science du particulier et du subjectif. Ceci ne signifie pas qu’elle n’est pas « vraie », mais qu’il s’agit plutôt d’une science nouvelle ou d’un nouvel essai scientifique dans un domaine traditionnellement considéré comme étranger et impropre à la science.
Un autre critère qui doit à mon avis caractériser la science de la modernité concerne l’éthique. Il est de plus en plus évident aujourd’hui, devant la puissance des possibilités scientifiques et surtout de ses applications technologiques, que la science doit passer en second plan devant les problèmes d’ordre éthique. Mais détrompons nous, car ceci ne représente pas seulement une limite extérieure à la science, mais bel et bien (et j’espère que ce sera toujours plus le cas dans le futur) un critère en mesure de créer des grands changements dans l’esprit et la culture scientifiques. Des changements touchant les intentions, les stimuli, le langage, l’image sociale des scientifique…
La psychanalyse, en particulier selon la conception originale d’un Thomas Szasz [5] qui est certainement un des plus grands représentants mondiaux de la psychanalyse actuelle et dont l’adhésion honore notre Association [6], est absolument dans le coup par rapport à cette question. En effet, si d’un côté l’« idéologie de la substance » dans toutes ses formes, chimique ou/et psychothérapeutique, défend et appuie son commerce sur la croyance à la maladie mentale ou psychique, la psychanalyse, quand à elle, fonde son éthique sur la connaissance de soi et de la signification symbolique de nos maux (mots). Régler les comptes avec l’inconscient, telle est bien la devise qui caractérise l’approche psychanalytique et la distingue des autres disciplines du champs « psy ».
La version intégrale de La psychanalyse au bûcher d’Antoine Fratini au format word :
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[1] Si ceux-ci acceptent l’interprétation, l’inconscient existe, tandis que s’ils ne l’acceptent pas cela est dû à leurs résistances qui prouvent encore que l’inconscient existe !
[2] Eurêka, n° 4 bis, Mars 1999.
[3] Levy-Leblond, Aux contraires, Gallimard.
[4] Antoine Fratini, Parola e Psiche, Armando, Roma, 1999.
[5] Thomas Szasz, L’etica della psicoanalisi, Armando, Roma.
[6] Il s’agit de l’AEP, l’Association Européenne de Psychanalyse : www.aepsi.it.
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