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Psychanalyse et Mythologie (III)

Le langage inconscient et le signifiant

Texte de l’intervention au Cercle psychanalytique de Paris (30 novembre 2006)

Date de mise en ligne : samedi 16 décembre 2006

Auteur : Guy MASSAT

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Guy Massat, « Le langage inconscient et le signifiant », troisième séance du séminaire « Psychanalyse et Mythologie » au Cercle psychanalytique de Paris, le 30 novembre 2006.

Nous connaissons la réponse à nos conflits psychiques, c’est l’Œdipe et le narcissisme pourtant, nous ne savons pas comment y parvenir. Nous avons la réponse et nous ne savons pas comment y parvenir. La méthode pour y parvenir est la méthode psychanalytique de l’association libre qui est le langage de l’inconscient.

Avec l’inconscient « je » est « un autre », je ne suis pas ce que je suis, les choses ne sont pas ce qu’elles sont et les mots ne disent pas ce qu’ils disent. Nous sommes dans la dimension du devenir et des métamorphoses. Cette dimension est un langage impossible à saisir comme totalité. Pourtant dans cette dimension les changements de formes et de mots peuvent se coller entre eux pour former des nœuds apparemment indénouables qui se manifestent à nous par des symptômes, par des souffrances et nous laissent abandonnés dans l’inter-dit.

Parménide, Platon, Plotin, Plutarque, rejetaient ce chaos, cet abîme politiquement incorrect « pays des monstres et des tragédies, habité par les poètes et les mythographes où on ne rencontre ni preuve ni certitude ». Tous les jardins de notre culture, ont fermé leur porte à l’inconscient. Il n’y a que les psychanalystes, ceux qui pratiquent la psychanalyse (car tous ne la pratiquent pas), qui osent s’aventurer derrière la porte de l’absurdité, de la folie et de la mort. Car dans l’inconscient on peut mourir un nombre incalculable de fois. Ce qui n’est guère compréhensible pour les gens cultivés, sérieux, informés, responsables qui ne parlent pas ce langage, sinon pour le réorienter, le réformer, l’éclairer selon la psychologie du clergé qui surveille tout manquement à la pensée correcte.

Le langage inconscient, disent-ils, ne tient pas le coup, ce sont de simples bulles éphémères, des boursouflures virtuelles, des inutilités creuses, des mots vides, des dérapages, des torsions, des associations trafiquées et empoisonnées à l’arsenic. Il n’y a d’avenir que pour conscient. Tout ce qui est inconscient doit s’y soumettre.

Qu’est-ce donc que le langage inconscient ?

C’est un langage où les sons qui composent les mots sont plus importants, plus décisifs, plus riches plus constitutifs que ce que les mots signifient, que le sens dont ils sont conventionnellement porteurs. Le langage inconscient n’a aucun rapport avec le sens des mots mais seulement avec les sons dont ils sont composés. C’est une entreprise insaisissable de décomposition poiétique de la langue. Mais qui pourrait protester aujourd’hui ? Même les mathématiciens ont démontré l’incomplétude du système formel dans lequel ils s’expriment. Ce langage déchire le lien conventionnel associant le signifiant au signifié.

La langue ordinaire ou savante donne le signifié comme prééminent. Vous connaissez la formule fondamentale du linguiste Saussure s (le signifié) sur S (le signifiant). Lacan va inverser cette formule pour privilégier le signifiant (la sonorité du mot) sur le signifié, (le sens dont il est conventionnellement porteur). Le discours de l’inconscient c’est le discours de l’Autre, de l’autre dimension de la langue, de l’Autre qu’on ne peut jamais personnaliser de manière définitive. Son caractère d’impermanence marque l’impossibilité de saisir ce langage comme une totalité fermée.

Qu’est-ce que le signifiant ?

Pour bien comprendre autorisons-nous à jouer sur les sonorités du mot signifiant qui vont interrompre de manière indécente sa signification courante. Le signi-fiant dit quelque part qu’on peut se fier (« fiant », en train de se fier) au cygne (signe). Le cygne est un oiseau qui meurt en chantant et qui chante en mourant. Quand sur l’île flottante de Délos naquirent les dieux de la poésie, les jumeaux Apollon et Artémis, des cygnes firent sept fois le tour de leur île. Comme dit Lacan : « le signifiant ne se maintient que dans un déplacement circulaire » (Écrits, p. 29). Quand Zeus voulut séduire Léda, il se transforma en cygne. Comme dit Lacan : « Le signifiant existe en dehors de toute signification » (Écrits, p. 498) ; « Les unités signifiantes, ce sont les phonèmes » (Écrits, p. 501).

Phonème vient du radical grec phoné « son de la voix », « cri des animaux ». C’est la plus petite unité du langage parlé, l’unité signifiante, qui, avec d’autres et selon leur position, vont constituer les mots et les distinguer. Il y a des phonèmes consonantiques et vocaliques. Le phonème peut-être oral, nasal, sourd, sonore. Le français comporte 36 phonèmes, 16 voyelles et 20 consonnes. Un phonème peut être composé d’une voyelle et d’une consonne (Cf. l’histoire de AT dans Les Formations de l’Inconscient).

Dans toutes les langues du monde il y a un lien conventionnel entre le signifiant, le son, et le signifié, le sens. Par exemple le son vache en français a le même sens que le son vaca en espagnol ou que le son cow en anglais etc. Dans toutes les langues des sons changent pour des signifiés identiques. Toutes les combinaisons de sons et de sens dans les langues sont nouées à leur référent. Par exemple, les sons vache, vaca, cow sont des signifiants différents qui ont le même signifié se rapportant à un troisième élément, le référent, c’est-à-dire ici le même animal cornu et qui donne du lait. Tel est en résumé le fonctionnement des langues. Mais le langage inconscient ne s’intéresse qu’aux phonèmes.

Les phonèmes, par définition sont dépourvus de significations. Par eux on déconnecte les lettres de la signification qui naît de leur assemblage pour trouver d’autres sens qui nous libèrent de l’asservissement à la langue. C’est le passage par la porte du rien. C’est l’activité interprétative propre à la psychanalyse qui dépasse le symbolisme traditionnel.

Saussure remarque que « la donnée acoustique existe déjà inconsciemment lorsqu’on aborde les unités phonologiques » (p. 62 de son Cours de linguistique). La continuité sonore, la parenté musicale des phonèmes constituent la structure du langage inconscient.

« Une structure, nous dit le philosophe Lalande, est un ensemble constitué de phénomènes solidaires tels que chacun dépend des autres et ne peut être ce qu’il est que dans et par sa relation avec eux ». Lacan dira que « le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant ».

Le poète Mallarmé a lui aussi brisé le lien conventionnel qui associe le signifiant au signifié : « aboli bibelot d’inanité sonore » [1] dit-il, désigne parfaitement le signifiant qui justement ne signifie rien Le mot bibelot est une onomatopée à partir du son bib qui désignent de petits objets qui sont abolis, c’est-à-dire disparus dans un vide sonore. Le signifiant est « le seul objet dont le néant sonore ».

Un seul phonème peut avoir plusieurs sens, plusieurs signifiés. Ainsi en français, par exemple, le son cha, peut désigner aussi bien le félin domestique que le chas d’une aiguille, ou le sexe de la femme. Il y a dans tous les mots des phonèmes qui sont comme des myriades d’oiseaux en migration continue. Dans ce langage inconscient « les pensées les plus compliquées et les plus parfaites peuvent se dérouler sans exciter la conscience », nous dit Freud, en 1900, dans La Science des Rêves (p. 504).

« De longues périodes durant, on a considéré la pensée consciente en tant que la pensée au sens absolu. À partir de maintenant seulement la vérité se fait jour en nous que la majeure partie de notre activité intellectuelle se déroule inconsciente et insensible à nous-mêmes. » (Le Gai Savoir, Nietzsche, § 333, trad. Klossowski).

Dans l’inconscient, nous dit Lacan, « ça parle et ça pense, ça fonctionne d’une façon aussi élaborée qu’au niveau du conscient qui perd ainsi ce qui paraissait son privilège » (Les Quatre concepts…, p. 25) En faisant la différence entre le signifiant et le signifié nous pouvons comprendre que le langage inconscient peut se résumer à deux formes de rhétoriques : la métonymie de la métaphore.

Métonymie et Métaphore

Dans la métonymie le même mot (signifiant) exprime des sens (signifiés) différents. Exemple de métonymie : on dira « c’est du Picasso » pour désigner un dessin déformé. Le nom propre Picasso qui désigne Monsieur Picasso se déplace pour désigner un tableau de ce peintre, ou même des dessins déformés. Une Citroën, une Renault pour une voiture construite par M. Citroën ou M. Renault. Le nom propre est déplacé sur l’objet. Le contenant peut se déplacer sur le contenu comme dans l’expression courante : « J’ai bu un verre ». En toute rigueur personne n’a jamais bu de verre, ou de bonne bouteille. De même « J’ai lu un Balzac ». Le nom propre s’est déplacé pour désigner le livre etc. Les mots machin, truc chose sont des métonymies. Le mot chose peut se déplacer sur tout ce qui existe. L’univers est une chose, un virus est une chose, une idée est une chose etc.

Dans la métaphore on utilise des mots différents pour exprimer un même sens. Gorgias ne dit pas que les hommes sont mortels il dit ce sont « des tombeaux vivants ». Ce qui veut dire que les vivants sont des mortels. Victor Hugo ne dit pas la lune, il dit « cette faucille d’or » : c’est une métaphore. Pour dire qu’elle va se suicider Phèdre fait cette métaphore : « Et dérober au jour une flamme si noire ». Quand nous disons : « J’ai mille reproches à vous faire », nous faisons une métaphore puisque ici le chiffre mille remplace l’adverbe beaucoup. On ne dit pas la vieillesse on dit pour faire une métaphore « le soir de la vie ». La métaphore est une comparaison sans « comme ». Dans « l’homme aux rats » l’enfant injurie son père en lui disant : « Toi lampe, toi serviette, toi assiette ». Plusieurs mots se condensent sur le même sens.

Méta ou méto, dans métaphore et métonymie, veulent dire changement. Mais dans métaphore il s’agit d’offrir (phore) un changement de signifiants, tandis que dans métonymie il s’agit d’un changement de sens.

La condensation de mots sur un même sens c’est la Métaphore. Le déplacement du même mot sur plusieurs sens c’est la métonymie. C’est la possibilité infinie du jeu de substitution de mots et de sens que crée la fonction du langage.

Le « faux œil » et le « ça-voir » du psychanalyste

La mythologie est l’étude des histoires fabuleuses, dit-on. Le grec muthos signifie parole et le mot logos signifie aussi parole. Muthos — logos, c’est donc la parole dans la parole. La parole qui délivre de la parole qui enferme ou inversement. L’autre parole qui dans la parole ouvre sur d’autres dimensions c’est ce qui caractérise le discours inconscient.

Nous avons abordé la dernière fois cette définition de l’inconscient qui traîne dans tous les dictionnaires : l’inconscient est ce qui échappe totalement à la conscience. Mais nous l’acceptons en changeant sa valeur négative en valeur positive, en inversant son impuissance en puissance, sa pauvreté en richesse.

Qu’est-ce que la conscience ? Il s’agit de la conscience réfléchie, la conscience qui se réfléchie elle-même, qui s’enferme elle-même dans son propre système. Pour les philosophes et les théologiens seul importe la bulle de l’esprit conscient de lui-même. Pourtant il n’y a pas de conscience qui ne soit traversée par l’inconscient. Si l’inconscient échappe à la conscience en revanche aucune conscience n’échappe à l’inconscient puisque toute conscience est soumise à des bévues. L’inconscient, en allemand unbewusste, Lacan le traduit par « une bévue ». La bévue qui domine toute conscience d’une manière ou d’une autre.

L’inconscient produit donc des « tourbillons d’horreur et d’hilarité » à vertu thérapeutique.

Par exemple un analysant particulièrement résistant à l’association libre me disait : « Non je n’ai pas rêvé. Je n’ai qu’une bribe de rêve à vous proposer : je voyais un fauteuil qui volait dans les airs ». Jouant sur les phonèmes je n’entend pas fauteuil, mais « faux œil ». Je lui dis alors : « Y a-t-il un borgne dans votre famille ? » Il me répond : Ma femme est borgne, elle a perdu un œil dans un accident lorsqu’elle était enfant.

Je demande : Voler dans les airs ne serait-ce pas comme on dit vulgairement s’envoyer en l’air ? Silence. Puis l’analysant me dit : Je ne l’ai jamais raconté à personne, même ici, mais je suis torturé par la jalousie, j’ai toujours peur que ma femme me trompe. Surpris de son propre aveu. L’analysant poursuit sur le rôle de la jalousie dans son existence.

Mais comment ai-je entendu « faux œil » plutôt que fauteuil ? Je n’en sais rien. Tel est le « savoir du psychanalyste ». Il ne sait pas. Comme dit Lacan à la fin de ses Écrits : « Un coup de dé dans le signifiant n’abolira jamais le hasard » (p. 892).

En effet, j’aurais pu entendre « faux deuil » ou « faux seuil », ou ne m’intéresser qu’à la notion de faux, en tant que contraire à la vérité, ou de faux, l’instrument tranchant pour couper l’herbe, ou de l’impératif « il faut » du grand dragon surmoïque sur toutes les écailles duquel était écrit « Tu dois », nous raconte Nietzsche etc. ; ou encore à l’anecdote qui circule dans les milieux psychanalytiques concernant Jacques Alain Miller. Il avait raconté un rêve à son analyste Charles Melman : « Je me suis assis dans le fauteuil de Lacan ». D’où il concluait que sa cure était terminée. Ce à quoi Melman protestait comme une « faute d’œil » qui lui permettait d’estimer que cet analysant n’avait pas terminé son analyse. Mais ce n’était pas l’avis de Miller. Comme dit Lacan : « aucun hasard n’existe qu’en une détermination de langage » (Écrits, p.892).

La possibilité infinie du jeu des substitutions de mots et de sens explique la fonction créatrice du langage. Il s’agit de faire parler les mots, de leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. On comprend mieux pourquoi Antiphon de Corinthe disait pouvoir tout guérir par la parole et l’interprétation des rêves, quatre siècles avant notre ère. Le mot est ce qui paraît comme Aphrodite, déesse de la Beauté. Le sens c’est Psyché, toujours dissimulé et Eros ce qui les unit et les exprime.

Notes

[1Extrait des Sonnets de Stéphane Mallarmé :

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
 
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx
Aboli bibelot d’inanité sonore
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)
 
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
 
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
 
Stéphane Mallarmé, Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx, in Vers et prose, morceaux choisis, Éd. Perrin et Cie, Paris, 1893, pp. 34-35.
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