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La psychanalyse au bûcher

Psychanalyse et psychothérapie : une identité forcée

De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs


Auteur : Antoine FRATINI, Psychanalyste

Sites Web : Association Européenne de Psychanalyse


DATE DE PUBLICATION EN LIGNE : jeudi 14 décembre 2006

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Psychanalyse et psychothérapie : une identité forcée

Poursuivant le thème du statut de la psychanalyse abordé précédemment, je m’arrêterai à une préoccupation qui ne peux pas impliquer tous ceux qui ont à cœur le sort de la psychanalyse, en particulier ceux qui en Italie (et en Europe) se reconnaissent, non sans difficulté, dans une catégorie intellectuelle et professionnelle pas toujours bien définie comme celle des psychanalystes.

Il existe un risque concret d’assister, dans un futur assez proche, à la disparition définitive de la psychanalyse comme discipline scientifique libre et autonome. La confusion entre psychanalyse et psychothérapie ne date pas d’hier et il n’y a pas de nation qui ne l’ait connue. Par exemple, lors d’une récente interview de psychologue suisse Verena Kast, publiée sous le n° 22 de la Revue de l’Ordre des Psychologues de la République de San Marin (déc. 2002), on peut remarquer avec quel naturel l’interviewée mélange les concepts d’analyse et de thérapie, allant jusqu’à affirmer que dans certaines formes actuelles de « psychanalyse brève » il est permis de se concentrer sur un symptôme ou un problème spécifique et de rapporter exclusivement à ceux-ci les rêves du patient. La protagoniste ne semble pas s’apercevoir des conséquences d’une telle affirmation. Comme si, du point de vue analytique, il était licite (outre que possible) de savoir à l’avance à quoi se rapporte un rêve ! « Aujourd’hui nous ne sommes pas seulement jungien ou freudiens, avant tout nous avons beaucoup de techniques, nous utilisons très souvent les techniques comportementales… » Et encore : « il me vient à l’esprit qu’en langue allemande on parle maintenant de thérapie orientée selon la psychologie des profondeurs [souligné par moi] (…) La différence avec une analyse réside dans le fait que l’on cherche quel problème on veut affronter et on s’y concentre jusqu’à l’élaborer. On cherche ce que veut dire tel songe en relation au problème… »

Même si aucun pays ne semble à l’abri d’une telle confusion, en Italie celle-ci y trouve certainement son règne, surtout (et paradoxalement) depuis l’introduction de la loi Ossicini qui depuis 1989 institue un Ordre des psychologues et une Liste des psychothérapeutes, mais qui omet d’une manière très significative de citer la profession de psychanalyste. Tout psychanalyste qui se respecte ne peut pas ne pas voir dans cette « omission » un des modes typiques (rhétoriques) par lequel se cache et en même temps se manifeste, au niveau inconscient, la vérité. Mais, outre l’ignorance (qui en certains cas peut être pardonnable), certains détracteurs de mauvaise foi de la psychanalyse libérale vont jusqu’à faire usage de persuasion auprès de hauts fonctionnaires de l’État, représentants de la Loi.

Dans un article envoyé au Procureur de la République de Vérone, puis publié dans La profession de psychologue en Vénétie, le Dr Paolo Michielin, alors Président de l’Ordre des psychologues de la Vénétie, écrit : « La psychanalyse a toujours été considérée parmi les diverses formes de psychothérapie et, pendant une certaine période, en était la forme la plus répandue » — ceci était explicitement écrit dans l’article (citation qui ensuite a été supprimée parce qu’inutile) (sic). En réalité, les termes « psychanalyse » et « psychothérapies de type analytique » n’ont jamais fait partie du texte de la loi définitive, mais avaient été insérés dans l’ébauche de la loi et puis supprimés après l’intervention unanime des associations analytiques consultées à l’époque.

Hélas, ce « blanc » législatif fournit historiquement en Italie le rideau de fumée derrière lequel l’Ordre a choisi de dissimuler ses propres responsabilités en frappant, tel un franc-tireur, les analystes non alignés. Prochainement, le Parlement Européen sera appelé à légiférer sur cette question et à unifier, pour les différents pays de l’Union, les normes destinées à régler les professions de psychanalyste, psychologue et psychothérapeute en Europe. Le problème risque donc de s’étendre à l’Europe entière, même si probablement le Parlement Européen ne manquera pas de prendre en considération — espérons mieux que ne l’a fait le Parlement Italien —, le point de vue des associations concernées qui l’ont promptement interpellé [1].

Pourquoi ai-je parlé d’un règne tout italien ? Parce que dans notre pays la confusion ne relève pas seulement d’une difficulté de compréhension liée à la nature en quelque sorte « ambiguë » [2] de notre discipline, mais est constamment et expressément alimentée par les corporations. Et je ne me réfère pas seulement à l’Ordre des psychologues, mais aussi à certaines associations psychanalytiques plus ou moins officielles qui ont préféré s’aligner sur la politique thérapeutique dominante sans y être pourtant obligées par la loi, diminuant de ce fait leur liberté et arrivant à un compromis contre-nature avec la psychothérapie. En fait, la SPI (Société Psychanalytique Italienne) ne s’est pas simplement limitée, comme son rôle l’autorisait à le faire, à clarifier en lieu Parlementaire la nature et la finalité de la psychanalyse, et à l’appeler en dehors du contexte prévu par la loi 56. Dès ses premiers interventions, la SPI avait prévu de faire rentrer la psychanalyse dans un autre type de psychothérapie, essentiellement non académique, gérée par les associations officielles. G. Hautman, alors Président de la SPI, écrit [3] « que la formation en analyse, comme la SPI l’a officiellement et maintes fois répété au Parlement, ne se base pas sur un apprentissage cognitif, mais sur une transformation émotionnelle de la personnalité, condition par laquelle même l’apprentissage cognitif de la psychanalyse peut être effectivement intériorisé, vérifié et donc adéquatement géré… [Cette transformation] est incompatible avec l’enseignement universitaire. Privilégiant l’option universitaire et excluant les thérapies analytiques, incompatibles avec la formation universitaire, de l’activité thérapeutique, le législateur n’a pas légiféré sur la psychanalyse qui en fait n’est pas une activité psychothérapeutique, mais une discipline scientifique complète, théorique et pratique, impliquant simultanément connaissance et thérapie ; ce concept de thérapie a un sens particulier qui se distingue de l’acception médicale. Scientifiquement autosuffisante, la psychanalyse est ouverte à plusieurs domaines culturels qui intègrent sa base culturelle médicale principale » (p. 23).

Grâce à de telles contorsions linguistiques, la SPI frappe deux cibles en un seul coup : d’un côté, grâce à l’ambiguïté de son affirmation, elle libère la psychanalyse des griffes de l’Ordre ; de l’autre, elle revendique la fonction de représentante italienne de la nouvelle « psychothérapie psychanalytique ». Mais il suffit de s’adresser à l’Ordre des psychologues de sa propre région et de demander une information sur la procédure et les conditions inhérentes à la profession de psychanalyste pour se rendre compte de la situation. Immanquablement, l’Ordre répondra qu’il est nécessaire d’être diplômé en psychologie ou en médecine et puis de suivre telle ou telle école de spécialisation en psychothérapie analytique reconnue par l’État.

Mais, de grâce, que l’on me dise de quelle discipline la psychanalyse devrait représenter la spécialisation ! La médecine ? dont le père de la psychanalyse déconseillait l’étude aux aspirants analystes ! La psychologie, qui n’accepte toujours pas la réalité de l’inconscient ? Freud écrit que le but de l’analyse didactique, par laquelle l’analyste acquiert son principal bagage de formation, est avant tout celui de fournir la conviction adéquate de l’existence de l’inconscient [4]. Freud craignait et présageait déjà ce qui arrive maintenant dans les salles de cours des diverses Facultés où l’inconscient est réduit à une simple hypothèse théorique, quand il écrivait : « Quand nous exposons à nos élèves un enseignement théorique en psychanalyse, nous pouvons observer le peu d’impression que nous faisons au premier abord. Ils accueillent la doctrine analytique avec la même froideur que toute autre abstraction avec lesquelles ils ont été nourris » [5]. Pourtant, même certains professeurs universitaires en psychologie semblent être revenus sur l’existence d’une psychanalyse dotée de règles et de parcours formatifs propres, distincte d’une psychothérapie analytique alignée. Dans un ouvrage adressé justement aux étudiants de la Faculté de psychologie, E. Sanavio et C. Cornoldi, respectivement professeurs de psychologie clinique et de psychologie de l’apprentissage à l’Université de Padoue, écrivent : « Comme on le voit, Freud soutient explicitement le primat de la psychanalyse comme méthode de recherche, sur la psychanalyse comme méthode de cure… Selon Freud l’élimination des symptômes n’a pas à être poursuivie comme but particulier, mais elle survient avec l’exercice régulier de l’analyse presque comme un résultat accessoire. D’où la distinction entre psychanalyse et psychothérapie psychanalytique, cette dernière étant plus directement ordonnée à l’amélioration du malaise et à la résolution du symptôme » [6].

En admettant que puissent exister des avis authentiquement opposés sur la question (qui de la psychanalyse privilégie l’aspect artistique, médical-thérapeutique, ou l’aspect cognitif, scientifique et culturel ?), il demeure que l’unique vrai motif donnant son sens à la politique adoptée par l’Ordre pendant toutes ces années est simplement d’ordre économique. Dans son livre sur « La profession de psychanalyste », Trasforini [7] note que les psychanalystes constituent encore en Italie la catégorie la plus nombreuse parmi les praticiens du champ psychologique. De plus, ses enquêtes sociales ont pris en considération uniquement les analystes appartenant aux associations les plus connues, excluant ceux appartenants à des associations non alignées ou n’appartenant à aucune association. Nous ne nous étonnerons donc pas de constater que certaines « communautés professionnelles exerçant un pouvoir sur leurs propres membres » (p. 19), forts de leur accréditation d’État, tentent de s’accaparer un marché qui, n’étant pourtant pas de leur pertinence juridique [8], ne leur apparaît pas moins alléchant.

À bien y regarder, les détracteurs de la psychanalyse libérale ne brillent pas non plus par leurs argumentations qui se réduisent le plus souvent à un franc autoritarisme : il ne peut subsister le moindre doute sur le fait que la psychanalyse est une forme de psychothérapie, parce que les gens souffrent et vont en analyse pour guérir. À ce propos, exemplaires sont les interventions d’un Paolo Migone, auteur qui semble être devenu ces dernières années un porte-voix de la politique d’alignement soutenu par l’Ordre [9].

Généralement, on n’effleure même pas, dans ces interventions « psycho-médiatiques », la question fondamentale qui est de savoir ce qu’est réellement le « malaise » psychologique et en quoi consiste réellement la « cure » psychanalytique. Je tiens en effet pour profondément erroné, à plus forte raison quand il s’agit d’articles adressés au grand public, d’affronter l’argument inhérent à la nature de la psychanalyse en faisant abstraction de ces questions de base. La quasi totale omission des avis opposés, leurs refus systématiques, la violence mystificatrice des propres raisons, sont des moyens habituellement utilisés avec plus ou moins d’habileté par les leaders politiques peu enclins à la démocratie dans le but d’annuler ou de détruire leurs propres adversaires. De telles interventions indiquent une volonté d’occulter le fait qu’en psychanalyse « thérapeutiques » sont seulement les effets éventuels d’un parcours de recherche finalisé à la connaissance de soi et de l’inconscient. « Vous devez savoir que l’exacte reconstruction de cette expérience refoulée de l’enfance a toujours un grand effet thérapeutique, qu’elle permette ou non une confirmation objective » [10].

En fait, les différences entre psychanalyse et psychothérapie sautent aux yeux. Prenons les aspects suivants :
- théorique : la psychanalyse souligne l’importance de l’inconscient, la psychothérapie la nie.
- pratique : à la différence de la psychothérapie, la psychanalyse n’intervient pas directement sur les symptômes ou les problèmes avec une technique spécifique, mais offre une possibilité de dialogue [11].
- didactique : la psychothérapie est enseignée à l’université et dans des écoles de spécialisation post-universitaires ; l’enseignement psychanalytique principal procède par expérience (analyse personnelle et/ou didactique).
- éthique : la psychanalyse ne croit pas au « mythe de la maladie mentale », mais elle constate l’existence d’un malaise et que celui-ci est toujours lié à quelque question humaine ou à quelque conflit intime dont le sujet doit se responsabiliser. La psychothérapie s’appuie sur un concept opposé : toute forme de pensée et de comportement apportant souffrance au sujet est à considérer comme maladie (mentale ou psychique) et comme telle doit être affrontée.
- finaliste : la psychanalyse vise la prise de conscience de l’inconscient, c’est à dire un certain type de connaissance, alors que la psychothérapie (comme le mot l’indique) s’attache à la cure.

Sans trop entrer dans les détails, j’ajouterai une considération plutôt technique mais importante sur le transfert, c’est-à-dire sur ce type particulier de rapport affectif basé sur la dynamique inconsciente qui s’instaure entre analyste et analysant. Dans la pratique analytique un tel rapport, même s’il peut produire des effets bénéfiques sur la personne qui retrouve par ce biais une présence sûre et un interlocuteur valable avec qui dialoguer et affronter ses propres conflits [12], est considéré comme un élément d’analyse et fournit donc l’occasion d’un approfondissement. En psychothérapie analytique au contraire, le transfert tend à devenir une arme stratégique qui permet au thérapeute d’intervenir activement en vue de l’amélioration d’une situation critique [13]. On peut constater quotidiennement dans notre pratique que l’approche d’un complexe (ou d’un « signifiant ») problématique peut déterminer des résistances chez le sujet et provoquer des réactions émotives de type transférentiel apte à déplacer l’attention, de l’analysant comme de l’analyste, vers les symptômes dans le but de détourner la recherche. De telles réactions peuvent aussi être la cause d’aggravation significative du cadre symptomatique. Autrement dit, l’analysant en difficulté a tendance à utiliser inconsciemment le symptôme à l’avantage de ses résistances et le thérapeute analyste pour sa part, et considéré le type de contrat basé sur la cure stipulée avec son client, a tendance à se concentrer sur le symptôme et sa cure, finissant par faire le jeu des résistances.

Enfin, dans la psychothérapie « tout court » (non analytique) le transfert devient, à l’insu des protagonistes, le principal pharmacon (moyen de guérison), exactement comme l’était autrefois la pratique chamanique (par ailleurs tout à fait digne par rapport à la culture des peuplades concernés). Il est parfaitement compréhensible qu’en retrouvant inconsciemment, dans une autre personne ce dont on a besoin depuis l’enfance fasse aller mieux. Mais il faut rappeler que l’éthique psychanalytique bannit toute forme de suggestion et de manipulation du transfert, même dans un but positif. L’analyste en fait n’est pas tenu de décider quel est le bien ou le mal pour son analysant. Son rôle est de porter les personnes à mieux connaître les termes de leurs conflits, l’origine de leurs problèmes, la signification de leurs symptômes. Il appartient ensuite à la personne même de se décider à affronter ou non son problème. En quelque sorte, la névrose peut être définie comme un choix inconscient. À ce propos, Jung soutenait qu’il lui arrivait souvent de recevoir des personnes cheminant bras-dessus bras-dessous, pour ainsi dire, avec les motifs de leur névrose sans rien faire pour changer. Cela est encore plus vrai aujourd’hui, à l’époque de la psycho-pharmacologie et de la psychothérapie qui permet, beaucoup plus que dans le passé, de continuer à élider les vrais motifs de nos névroses.

Il m’est arrivé récemment de tomber par hasard sur une situation très emblématique de la politique psychothérapeutique. Alors que je faisais la queue à un bureau d’État, une employée à qui j’avais été présenté voulu me faire part de son désespoir. Après 20 ans de travail elle avait dû changer de bureau contre son gré. Elle me dit qu’elle s’était épuisée de s’adapter à la nouvelle situation et qu’elle prenait des psychotropes depuis plusieurs mois. Naturellement sa situation n’avait pas changé pour autant, mais elle pouvait manifestement continuer à travailler et se permettre de ne pas affronter réellement le problème. Il est probable qu’une analyse bien menée l’aurait orientée vers une solution plus responsable. Alors que je l’écoutais, survient un de ses collègues qui lui dit qu’elle était trop anxieuse, qu’elle devait faire ce qu’elle pouvait sur le travail et se moquer du reste. À quoi elle répliqua qu’elle ne pouvait le faire car les citoyens étaient en droit d’avoir des réponses adéquates. Combien sont fréquentes les situations de ce genre ! Naturellement, les psychiatres et les psychothérapeutes ont un avis différent. Les premiers pensent que les médicaments constituent un atout valable et parfois indispensable pour la cure et pour alléger la souffrance. Les seconds ne prescrivent pas de médicaments mais pensent également pouvoir se débarrasser des symptômes de leurs patients sans avoir à comprendre leur sens. Mais la souffrance psychologique n’est-elle pas le prix à payer pour certaines décisions concernant notre existence ? Tant que ne sera pas prouvé scientifiquement que cette souffrance est due à un mauvais fonctionnement de notre cerveau, le recours à la psycho-médication sera toujours un expédient éthiquement inacceptable et une méthode erronée pour affronter les problèmes de la vie. En revanche, il apparaît clairement que les médicaments d’une part et les techniques psychothérapeutiques de l’autre, permettent toujours plus au sujet de poursuivre son propre style de vie et son propre mode d’être, en restaurant les caractéristiques qui le rendent fonctionnel aux autres. En effets, à qui profite les bienfaits de ces « substances » [14] ? Si ce n’est avant tout les autres, le propre groupe d’appartenance, le cercle familial, la société. Si le sujet n’était pas libre dans son choix, on pourrai dire qu’il subit totalement les effets de ces substances. Mais je crois honnêtement qu’il est plutôt difficile de parler d’un choix libre du sujet psychologique vis à vis des médicaments, vu avec quelle force ceux-ci sont sponsorisés et imposés à son attention par les multinationales et les médias. Le fait que sitôt la thérapie pharmacologique commencée, beaucoup de patients se sentent insatisfaits et pensent aussitôt à cesser, dépose en faveur de ma thèse sur la non authenticité de leur choix. Une de leurs pensées majeures qui leurs permet de continuer est souvent : « ce ne sera pas pour toujours, à peine je vais mieux j’arrête ». Ce n’est pas un hasard si de tels propos rappellent les expressions en vogue parmi les toxicomanes. Et même si un tel programme arrive à bonne fin, souvent la dépression demeure pour contresigner de sa marque de nouveau paradigme psychopathologique l’ère thérapeutique actuelle [15]. Par sa persistance, la dépression semble parfois s’imposer comme unique refuge de la subjectivité en dehors de la portée de la technique et de la chimie. La voie psychothérapeutique pourra parfois alléger la souffrance, mais elle donnera difficilement le courage de se décider à changer. Par contre, je confirme que le plus souvent elle favorise ou permet la prolongation de situations existentielles profondément insatisfaisantes. De tout cela découle une conséquence à la fois très importante et infiniment triste (même si à première vue cela pourrait paraître exagéré) : la société apprend aux personnes qui souffrent intérieurement que leur malaise, leurs états d’âme critiques, leurs réactions névrotiques (étranges, irrationnelles), en somme leur subjectivité n’a pas de sens et fait même obstacle au bon déroulement de leur vie et à une bonne « hygiène mentale ».

En ce cas, le mythe de la substance créé une autre figure mythologique moderne, celle de l’incapable [16]. Du point de vue archétypique, l’incapable représente peut être une variante moderne du héros tragique pris, tel Charlie Chaplin dans le film Les temps modernes (1936), dans les engrenages du système. L’incapable, en manque de cure psychique, vit une situation paradoxale dans laquelle il est réconforté et dirigé chimiquement ou techniquement à une condition de santé forcée de laquelle il finit par souffrir (Jean Oury parle de « normopathie »). Le patient psychologique supporte en automate le non sens de son existence dans une « via dolorosa » muette qui n’arrive pas à jouer le rôle de « transit » parce qu’elle ne mène nulle part et reste sans une issue réellement symbolique qui ne soit l’image, l’avoir et le conformisme à outrance. En d’autres termes, la tragédie du héros moderne consiste dans le fait qu’il peut se permettre le luxe de ne plus souffrir intérieurement, et donc de ne plus se remettre en question. Le funeste destin dont il échoue à se libérer est celui d’un salut forcé, tandis que le cauchemar dont il semble ne pas pouvoir se réveiller est celui de l’efficacité et du rendement conformistes. Il apparaît réellement incapable de se libérer de son funeste destin et de prendre en main sa propre vie.-

P.-S.

Ce texte a été traduit par Paul Duponchel.

La version intégrale de La psychanalyse au bûcher d’Antoine Fratini au format word :
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Notes

[1] Voir la « Lettre au parlement européen », www.aepsi.it.

[2] A. Fratini, « Parola e Psiche », Armando, 1999 (en particulier la conclusion) et « Psychanalyse et science », bulletin de l’Académie Interdisciplinaire Européenne des Sciences, déc. 2002.

[3] G. Hautman, « La bottega dell’anima », Franco Angeli, 1990.

[4] S. Freud, « La question de l’analyse profane », Gallimard, 1985, p. 52.

[5] S. Freud, Op. cit., p. 52.

[6] E. Sanavio, C. Cornoldi, “Psicologia clinica”, Il Mulino, 2001, p.161.

[7] M. A. Trasforini, « La professione di psicoanalista », Boringhieri.

[8] Voir le texte « Parere pro veritate » du prof. F. Galgano, www.aepsi.it.

[9] Voir le débat sur l’article de Merton Gill où l’on soutient que l’adoption des “critères extrinsèques” de la part de l’auteur apparaît comme l’ultime possibilité de maintenir une identité pour la psychanalyse qui soit distincte de la psychothérapie www.Psychomedia.it.

[10] S. Freud, Op. cit., pp. 81-82.

[11] Voir à ce sujet l’article éclairant de T. Szasz, « Cleensing the modern heart », www.aepsi.it.

[12] Sur ce mode d’entendre le transfert je renvoie à la partie conclusive de « La psychanalyse aujourd’hui : science ou psychothérapie ? ».

[13] À l’origine le transfert était utilisé explicitement comme instrument thérapeutique, mais avec le temps l’attitude non directive de l’analyste a eu le dessus.

[14] Je nomme « substance » tous les types d’attitude qui cherchent des solutions objectives ou extra-subjectives pour résoudre des problèmes de nature subjective.

[15] Voir E. Roudinesco, Pourquoi la psychanalyse ?, Fayard, 1994, p. 28.

[16] T. Szasz, « L’incapace, lo specchio morale del conformismo », Spirali, 1990.

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