La psychanalyse au bûcher
De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs
Auteur : Antoine FRATINI, Psychanalyste
Sites Web : Association Européenne de Psychanalyse
DATE DE PUBLICATION EN LIGNE : jeudi 7 décembre 2006
Une Association Européenne de Psychanalyse est née dernièrement grâce à la volonté et aux efforts d’un groupe de personnes que j’ai l’honneur de représenter en tant que président. Elle se propose de défendre, au niveau européen, la psychanalyse en tant que discipline scientifique autonome, ainsi que de préserver les critères fondamentaux rendant possible son exercice, ceci afin de la prémunir contre le danger de perdre la spécificité qui lui est propre et de se voir alignée à la politique thérapeutique dominante.
Ces critères fondamentaux font partie de notre statut et ont déjà été décris dans le texte publié sur le site web de l’Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences : La psychanalyse aujourd’hui : science ou psychothérapie ? Nous en reprendrons ici quelques points.
D’abord, la psychanalyse étant fondamentalement une forme particulière de conversation et de confrontation personnelle visant la connaissance de soi, un psychanalyste, même s’il se réclame d’une école spécifique, se doit de rester le plus libre possible dans l’orientation de ses pensées, intérêts et actions. Ceci afin de garantir l’authenticité de son écoute et de ses interventions auprès de ses analysants. Il doit en effet pouvoir parler et écouter de tout sans être dans l’obligation (qui peut être aussi bien intérieure comme extérieure à lui même, car les institutions psychanalytiques font souvent de la politique) de rendre des comptes à quelqu’un d’autre que lui. Il faut bien admettre, et c’est pour cette raison précisément que Lacan décida à un moment donné d’en finir avec l’école qu’il avait fondé à Paris, que ce qui se déroule dans les associations de psychanalyse, du fait des hiérarchies et des clans qui s’y produisent, tourne souvent à la comédie. On s’y forme à l’analyse dite « didactique » en sachant combien cela va vous coûter dès le départ, aussi bien en termes économiques que de temps. Ainsi, en Italie beaucoup d’associations psychanalytiques se sont alignées sur la lois de 1989 réglementant la profession de psychothérapeute et homologuant à trois ans la période de formation des psychothérapeutes analystes ! Ce qui fait qu’un candidat peut feindre de faire l’analyse en se faisant réciproquement plaisir avec son maître-analyste, et au bout de trois ans l’école lui attribuera, avec tous les honneurs et la promesse d’une clientèle, son joli certificat ! En vérité il n’y a rien de plus éloigné que cela de la formation du psychanalyste, lequel ne saurait « s’autoriser que par lui-même » (Lacan) [1], sans se protéger derrière quelqu’un ou derrière un diplôme ou une attestation lui donnant l’illusion du non-savoir et de la sûreté intérieure propres à sa profession, et qui en réalité le priverai de sa liberté et de son authenticité. Et Lacan d’ajouter, dans de telles conditions « nous n’aurions à faire qu’à des robots d’analystes ».
Liberté et responsabilité sont deux maître-mots des plus importants constituant l’éthique du psychanalyste. Qu’est-ce qui fait que nous ayons envie ou besoin de continuer à parler avec quelqu’un sinon le transfert entendu comme espace d’écoute [2] laissant les idées et affects se développer selon une logique particulière à l’individu, sans que celui-ci soit catalogué, étiqueté ou victime de préjugés ? Le psychanalyste ne travaille pas pour Freud, Jung ou Lacan, ni pour une institution, ni pour l’État, mais uniquement pour ses analysants qui cherchent leurs vérités ainsi qu’une voie à s’y frayer.
La science contemporaine n’a heureusement plus besoin de contempler des vérités absolues, et la science psychanalytique peut assurément faire vertu de se limiter à éclaircir les processus inconscients qui règlent la vie des individus. Un tel besoin de parler, de s’écouter et de se frayer un itinéraire personnel au milieu de résistances, refoulements, transferts et archétypes, n’a rien à voir avec les notions de normalité et de maladie. Comme l’a si bien démontré Szasz [3], membre d’honneur de notre Association, la « maladie mentale » ou « psychique » est une croyance, une hypothèse improuvable qui pourtant à toujours servi d’alibi pour traiter par médicalement, et souvent par des moyens coercitifs, les personnes qui simplement ne se trouvaient pas à leur aise et risquaient de mettre du désordre dans leur contexte culturel, social ou familial. Aujourd’hui, elle sert de plus en plus de prétexte à la « psycho-pharmacologisation » des masses d’individus en mal de transfert. Sur le même principe que la drogue, mais avec la légalité et même l’approbation sociale en plus, la psychiatrie et la psychothérapie (cette dernière étant toujours plus concentrée sur la lutte toute pragmatique contre les symptômes) permettent aux individus de reprendre à fonctionner comme des engrenages du système et de ne plus éprouver le besoin de parler, de s’interroger et de s’écouter.
Un tel panorama n’est que peu exagéré et n’a rien de fictif. Le pouvoir des disciplines évoquées est très fort et dépend en partie de la facilité par laquelle elles se prêtent techniquement à la manipulation de l’individu par l’industrie et l’État. Ces techniques servent déjà, et sur grande échelle, à maintenir les citoyens à leur place au sein de la famille, du groupe ou du contexte professionnel. Les critères existentiels peuvent être dictés par les médias, tandis que toute tentative de déviance individuelle par rapport à ces normes (tentative qui commence souvent, comme nous le savons, par des symptômes), pourra être stoppée dès le départ par la technique chimique et/ou thérapeutique.
Au contraire, la psychanalyse ne se prête aucunement à ce genre de contrôle de la déviance. L’outil majeur de l’analyste est en effet, comme le dit bien Pommier [4], l’absence de préjugé, le non-savoir maïeutique laissant le soin à l’analysant de comprendre et d’élaborer ses idées, ses désirs et ses aspirations profondes selon une logique et un rythme qui lui sont propres. Les choses en analyse doivent simplement être vraies pour l’analysant, et les deux personnes du setting doivent être libres d’accepter ou non certaines propositions en donnant ainsi un cadre et des limites provenant d’une confrontation authentique à leur conversation et à leur rapport. Entendre la psychanalyse autrement, comme une psychothérapie par exemple, reviendrai finalement à la dénaturer en sautant la question des résistances, du refoulement, du transfert, etc. c’est-à-dire les caractéristiques plus fondamentales qui la spécifie comme science, comme pratique et comme éthique.
La version intégrale de La psychanalyse au bûcher d’Antoine Fratini au format word :
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[1] J. Lacan, Écrits, Seuil, Paris, 1966.
[2] Voir à ce propos La psychanalyse aujourd’hui : science ou psychothérapie ? Également publié sur le site www.multimania.com/acisp/ de l’Académie Européenne des Sciences.
[3] T. Szasz, L’etica della psicoanalisi, Armando.
[4] G. Pommier, Le dénouement d’une analyse, Flammarion.
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