La psychanalyse au bûcher
De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs
Auteur : Antoine FRATINI, Psychanalyste
Sites Web : Association Européenne de Psychanalyse
DATE DE PUBLICATION EN LIGNE : mercredi 29 novembre 2006
Mots-clés : Inconscient collectif | Psychanalyse et Sciences Humaines | Psychologie
Le texte suivant est inspiré par une exigence de clarification concernant la distinction entre psychanalyse et psychothérapie. Il s’agit d’une distinction qui, comme nous le verrons, se révèle capitale non seulement d’un point de vue théorique et pratique, mais aussi politique, étant donné que les autorités des diverses nations européennes sont amenées à trancher sur ce sujet et à aboutir à la création de lois réglementant les activités du champ « psy ». À ce propos, il me faut dénoncer les risques liés à de telles réglementations imposées du dehors, et qui vont jusqu’à la possibilité de dénaturer la psychanalyse et donc de l’abolir en tant que libre activité scientifique et culturelle. Mon intervention est aussi la traduction en forme partielle d’un article publié en Italie et fait parfois allusion à la situation particulière de la psychanalyse dans ce pays.
Le débat autour de la nature, du statut et des buts de la psychanalyse, née comme Talking cure mais devenue progressivement un phénomène dépassant largement le cadre thérapeutique, a toujours été très ouvert et n’est pas encore conclu. Il existe en effet des avis très contrastant à ce sujet. Plutôt significatif : apparaît en Italie, l’intention de la part des corporations médicale et psychologique, d’englober la psychanalyse dans la psychothérapie, ceci malgré que le décret législatif réglementant l’exercice de la psychothérapie ne mentionne aucunement la psychanalyse ni même l’expression « psychothérapies de type analytique », formule qui aurait certainement pu prêter à confusion et que les associations psychanalytiques interpellées à l’époque ont donc fait enlever du texte. On peut certes soutenir que la psychanalyse est un genre de psychothérapie, mais on ne devrait pas prétendre d’imposer son opinion à toute une classe de personnes qui, en commençant par Freud, ont toujours privilégié le statut scientifique de leur discipline. La démocratie culturelle impose justement le respect pour toutes les orientations. Ceci est encore plus vrai dans le cas d’une discipline devenue depuis longtemps une véritable approche à la connaissance humaine. C’est parce que la psychanalyse est plus qu’une thérapie qu’aucun intellectuel qui se respecte ne saurait ignorer ces clés de lecture qui ont elles-mêmes contribué à soulever de nouvelles questions comme celle sur le statut d’objectivité des sciences. L’inconscient concerne en effet aussi les scientifiques et leur langage, surtout quand ils se trouvent à spéculer sur des inférences comme par exemple le Big-bang, les neutrinos ou les gravitons. On peut naturellement se demander, comme fait Prigogine citant une intervention de Hadamart, quel poids détient la fantaisie et donc l’inconscient dans la créations de pareils modèles scientifiques ?
L’épistémologie classique est inextricablement liée à l’axiome aristotélicien qui circonscrit la science dans le champ de l’universel. Une grande partie du travail mené par les scientifiques de tous les temps a consisté, selon Kuhn, à extraire de la Nature des constantes universelles. En psychanalyse Freud a vu dans l’Oedipe ce qu’il y a de plus universel dans l’être humain et Jung a été le premier à s’intéresser aux constantes archétypiques de la fantaisie (ce que les ethnologues nomment à leur façon « invariants culturels »). Ces modèles ont depuis démontré leur valeur euristique, mais ils ne sont pourtant pas exempts de subjectivité. Si nous considérons l’évolution du concept de science dans la modernité il faut admettre que le recours à des « constructions » ou modèles est devenu légitime. Ceci parce que, étant donné la nature particulière des objets d’étude (les quantas en physique et l’inconscient et ses complexes en psychanalyse), ces constructions viennent à assumer la valeur d’instrument nécessaire plutôt que de facteur contaminant. La science moderne s’intéresse aux phénomènes, et ceux-ci ne sont pas complètement dissociables des qualités subjectives de l’observation. Même si la réalité « en soi » n’est jamais connaissable, nos modèles théoriques peuvent nous permettre d’affiner toujours plus nos représentation de la réalité. Procéder par modélisation est donc aujourd’hui une démarche tout à fait scientifique et affirmer par exemple que l’inconscient n’existe pas est une critique sans intérêt.
Malgré cela, la psychanalyse scientifique, contrairement à la « psychothérapie analytique » qui ne pose aucun problème de compréhension, a toujours suscité des discussions, et ceci en dépit de sa définition bien connue de science de l’inc., et que son but respectif soit la connaissance de soi. Mais voilà, que signifie donc les termes d’« inconscient » et de « soi » pour la mentalité objective ?
Une des plus grandes difficultés rencontrées par la psychanalyse lui dérive, comme je l’ai souligné ailleurs [1], de son statut quelque peu ambigu de « science de la subjectivité », qui va jusqu’à renverser la formule d’Aristote « il n’est de science que de l’universel », en « il n’est de science (psychanalytique) que du singulier », c’est-à-dire du « subjectif ». Ce qui ne passe pas au filtre de la mentalité objective c’est que l’inconscient ne soit pas objectivable en une substance. Autrement dit, la personne avec son histoire et ses expériences particulières, avec ses idées et ses propres valeurs personnelles et culturelles n’est pas réductible aux réseaux de neurones, bien que les liaisons entre psyché et cerveau ne laissent aucun doute. Pourtant, le biologique n’est que le nécessaire support matériel de la psyché, tandis que les divers troubles psychiques ont leurs causes dans des motivations inhérentes aux questions humaines, au registre du Symbolique. Ne pas comprendre ce simple fait porte la psychiatrie officielle à considérer la plupart des troubles psychiques comme des « maladies mentales » d’ordre héréditaire et à les « soigner » par voie médicamenteuse. La psychothérapie, quant à elle, ne fait guère mieux en prétendant « soigner » des maux (mots) sans avoir à comprendre leurs significations symboliques. La psychothérapie est toute concentrée sur des critères étrangers à la psychanalyse et à son éthique, comme ceux d’« efficacité » et d’« efficience ». La technologie chimique et la technique thérapeutique semblent pouvoir contenir l’inconscient et rendre le « malade » à une « normalité » qui est, comme relève Szasz, plus souvent celle de la société que la sienne personnelle.
La psychanalyse n’interprète pas la déviance comme pathologie, mais s’intéresse aux vérités énoncées par le sujet. « Analyser » signifie mettre à disposition de la personne un espace privilégié dans lequel nos propres paroles peuvent être entendues au lieu de leur vérité. Ceci est possible car avec le temps le fait d’être écouté et accepté pour ce que l’on est porte à s’écouter et à s’accepter. L’analysant paye l’honoraire pour prendre conscience de ce qu’il est, de ce que ses maux symbolisent, et l’analyste doit être libre d’accepter les vérités de l’analysant même quand celles-ci ne rentrent pas dans une théorie. Sur ce point je dois dire qu’en lisant Freud on a parfois l’impression qu’« approfondir » signifiait pour lui arriver nécessairement à la théorie sexuelle. C’est pour cette raison d’ailleurs que l’on peut considérer l’oeuvre de Jung comme un élargissement du champ de la psychanalyse. Mais cette dernière en tant qu’approche se place au delà des divergences théoriques intrinsèques. Elle reste cette expérience particulière par laquelle le sujet se ré-approprie de son histoire et de ses vérités. Les symptômes sont objets d’intervention analytique parce qu’ils expriment quelque chose et qu’ils sont à déchiffrer comme les lapsus ou les rêves. Si l’intervention analytique servait à fournir des conseils ou des solutions prêtes à l’usage, elle serait bien alors d’ordre thérapeutique. Mais l’analyste ne doit pas tomber dans le piège tendu par les résistances, sous peine d’élider l’essentiel et de vendre à ses clients une prestation ne correspondant pas à l’accord qu’il a pris avec eux et qui les transformerait en patients.
Il est en effet fondamental que les règles de l’analyse soient exprimées clairement dès le début. L’analysant doit savoir, par exemple, que le rôle de l’analyste est d’analyser le matériel qui émerge en séance, sans intervenir directement sur les symptômes. Un autre préliminaire tout aussi fondamental est la libre condition intellectuelle de l’analyste. Szasz remarque justement que si l’analyste entend enseigner la liberté et l’autonomie, il ne peut que rester libre lui-même. Ainsi, même s’il adhère à une école de pensée ou à une institution psychanalytique, il ne doit avoir de compte à rendre qu’à lui même. Également, il ne saurait s’appuyer sur d’autres légitimation que celle lui provenant d’une conquête intérieure. Celle-ci s’acquiert par une analyse personnelle (la seule à être véritablement « didactique » selon Lacan). Ajoutons au passage que l’analyse personnelle ne saurait non plus représenter un critère formatif absolu, étant donné que certains pionniers n’en ont pas bénéficié bien qu’à un certain moment ils auraient pu le faire. Et puis parce que l’analyse ne peut être considérée comme l’unique moyen d’arriver à une certaine connaissance de l’inconscient. À ce propos Jung se montra plutôt ouvert en écrivant qu’une formation adéquate pouvait aussi bien dériver d’une expérience de vie particulièrement riche et intense, de la connaissance de beaucoup de personnes, de lieux et de cultures différentes… En somme, la psychanalyse peut bien sûr privilégier certains critères formatifs, mais elle ne devrait avoir de préjugé d’aucune sorte.
Retournons à présent à la question de l’écoute. On pourrait penser qu’il n’est nul besoin de recourir à un analyste pour être écouté, qu’un ami saurait suffire et qu’en outre on ne devrait raisonnablement pas s’attendre beaucoup d’une chose aussi « soft » comme l’écoute. En ce qui concerne la première objection il nous faut remettre sérieusement en doute la possibilité de trouver chez l’ami une écoute authentique et profonde comme celle de l’analyste. Il suffirait de se demander combien de fois nous nous sommes senti vraiment écoutés et acceptés pour ce que l’on est pour s’apercevoir de la rareté d’une telle situation. L’ami tient compagnie, échange (ou tente d’imposer) des opinions, entre dans notre vie, mais n’est pas neutre ; il a des prétentions, il entre en compétition et surtout il ne tient pas suffisamment compte des facteurs inconscients qui peuvent entrer en jeu dans le rapport. En sommes, l’ami n’est pas particulièrement disposé à l’écoute.
La seconde objection demande une réponse plus articulée. En effet, que signifie « savoir écouter » ? Il va sans dire que l’écoute est plus qu’une simple question d’ouïe, c’est ce qui permet d’approcher les vraies motivations des discours, celles qui se cachent et en même temps se révèlent derrière une négation, un oubli ou un rêve. Il existe sous ce profil une certaine analogie avec le taoïsme zen dont les koans produisent souvent des effets révélateurs concernant la réalité plus intime de l’adepte.
La psychanalyse trouve donc dans l’écoute l’élément qui plus la caractérise dans la pratique. Écouter est la seule chose qu’un analyste doit absolument savoir faire, l’unique prestation qu’il a véritablement le devoir d’offrir à l’analysant. Je crois que si la psychanalyse entend préserver son âme, elle doit honnêtement se limiter à remplir dans la pratique sa fonction analytique, en reconnaissant ses limites, surtout d’ordre strictement thérapeutique, liées à sa nature scientifique ainsi qu’à sa propre éthique. Elle ne vise directement ni la cure des symptômes, ni l’application de solutions spécifiques pour chaque type de problème, mais l’obtention d’une clarté suffisante envers soi même. Les « effets de cure » qui se produisent en analyse sont la conséquence de cette même conquête.
Le besoin de parler à quelqu’un sachant écouter est probablement aussi ancien que l’homme et forme une dynamique qui se retrouve dans tous les rapports interpersonnels. En effet, le transfert devrait à mon avis être vu, plus que comme une recherche inconsciente de figures parentales, comme une recherche jamais réussie dans le passé : celle d’un interlocuteur capable d’écouter [2].
Voir en ligne : La psychanalyse au bûcher (suite) : De l’éthique du psychanalyste
La version intégrale de La psychanalyse au bûcher d’Antoine Fratini au format word :
Télécharger.
[1] Antoine Fratini, Parola e Psiche, Armando 1999.
[2] Bibliographie :
Prigogine-Stengers, La nouvelle alliance.
T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques.
T. Szasz, L’etica della psicoanalisi, Armando, 1979.
T. Szasz, Schizofrenia, simbolo sacro della psichiatria, Armando, 1984.
Freud, Cinque conferenze.
Jung, Ricordi, sogni e riflessioni, Rizzoli.
Jung, Pratica della psicoterapia, Boringhieri.
Lacan, Fonction et champ de la parole, Seuil, 1966.
Lacan, Situation de la psychanalyse, Seuil 1966.
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