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Gaëtan Gatian de Clérambault

Passion érotique des étoffes chez la femme - 1910

Archives d’anthropologie criminelle (1910)

Date de mise en ligne : samedi 27 janvier 2007

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Gaëtan Gatian de Clérambault, « Passion érotique des étoffes chez la femme », Archives d’anthropologie criminelle de Médecine légale et de psychologie normale et pathologique, t. XXV, Éd. Masson et Cie, Paris, 1910, pp. 583-589.

PASSION ÉROTIQUE DES ÉTOFFES CHEZ LA FEMME

— 1910 —

Sous ce titre nous avons, dans le n° 174 des Archives d’Anthropologie Criminelle (15 juin 1908), relaté trois cas d’une sorte de fétichisme réduit, observés par nous chez des femmes (1902-1906). Une quatrième observation, retrouvée dans nos dossiers, justifie croyons-nous les remarques émises par nous à propos des trois premiers cas :

Quatrième observation

Hystérie. — Précocité sexuelle. — Frigidité alléguée. — Délire du toucher. — Passion de la soie. — Impulsions kleptomaniaques avec participation génésique. — Ébauche de masochisme. — Amoralité, délinquance banale. — Toxicomanie.

Marie D…, veuve A…, ménagère, 49 ans (Infirmerie spéciale, janvier 1905).

Père alcoolique, se serait suicidé à 60 ans. Mère se serait suicidée. Frère très exalté, serait interné.

Née et élevée en province. S’adonnait, dès l’âge de 7 à 8 ans, à la masturbation soit solitaire soit réciproque. « Je jouais au papa et à la maman, avec une autre petite fille, sur des chaises ». Premières règles à 12 ans. Mariée à 26 ans. Sa passion pour la soie s’est révélée de bonne heure. « Je me suis mariée pour avoir une belle robe de soie noire, qui tienne tout debout. Après mon mariage, j’habillais encore des poupées ; j’aime encore cela. La soie a un froufrou, un cricri qui me fait jouir ». D’entendre prononcer le mot soie ou encore de se représenter la soie en pensée, suffit, dit-elle, à provoquer chez elle une érection des parties sexuelles. L’orgasme total se produit au contact et a fortiori par la friction de la soie contre cette région.

De son mariage est né un fils qui a aujourd’hui 32 ans. Son mari la battait, dit-elle. À 18 ans, toujours habitant la province, elle a pour amant un individu qui boit et vole ; à son instigation, dit-elle, elle commet un vol de linge, d’où condamnation à quatre mois. Elle se lie, après cela, avec une femme également alcoolique et voleuse ; toutes deux s’enivrent et volent ; deuxième condamnation. Au vin et au cognac, elle joint bientôt l’éther. L’idée de boire de l’éther lui est venue quand elle était bonne chez un pharmacien, en voyant administrer de l’éther aux individus en état d’ivresse (?). Quand elle cessait de boire, sa conduite redevenait bonne, assure-t-elle, c’est-à-dire elle s’abstenait de voler.

Elle s’adonnait chaque jour à la masturbation. Les rapports sexuels normaux ne lui procuraient, assure-t-elle, aucune jouissance. Elle a vécu cependant en ménage avec un certain nombre d’hommes, sans compter de temps à autre, son mari ; cela tant à Paris qu’en province. Elle se rappelle avoir vécu à Paris, vers 1888, avec un marinier, et puis un autre dont elle dit : « Il me battait, je l’aime bien encore, mais lui ne veut plus me causer. Quand il me battait par moments, j’en ressentais une vraie jouissance ».

Elle ajoute : « Je ne tiens pas aux hommes, d’abord ils se ressemblent tous et puis, maintenant j’ai un trop gros ventre ». Actuellement en effet, elle est obèse, en outre, elle est affligée d’une éventration ; suite d’une laparotomie pratiquée, en 1901, pour fibrome utérin, durant un de ses séjours à la prison de Saint-Lazare. Depuis cette opération, les rapports sexuels lui seraient devenus impossibles, s’il faut l’en croire.

Maintes fois, elle a volé dans les grands magasins. Son casier porte vingt-six condamnations, nous en relevons une pour outrages, probablement occasionnée par une ivresse alcoolique ou éthérique ; le reste pour vol à l’étalage. Nous en relevons trois en 1904, dont une pour vol de robe en soie, de la valeur de 160 francs, robe qu’après le vol elle avait roulée et passée sous sa jupe entre ses jambes. Plusieurs fois, en comparaissant devant le Tribunal, elle s’était refusée à répondre.

En 1901, elle vivait dans la banlieue de Paris avec un ouvrier beaucoup plus jeune qu’elle, exerçant le métier de marchand de poissons, s’enivrant souvent et ayant à sa charge son petit-fils âgé de 4 ans.

Fin 1904, elle entra dans un grand magasin, poussée, dit-elle, par une véritable impulsion. « Je venais de boire de l’éther quand j’ai passé la porte ; d’ailleurs depuis huit jours, je ne faisais que m’enivrer et ne mangeais pour ainsi dire plus. Au rayon de soierie, une robe de soie bleu clair m’a fascinée, elle se tenait droite. Une soie qui ne tient pas raide ne me dit rien. Il y avait de la dentelle dessus. J’ai pris cette robe d’enfant, je l’ai glissée sous ma jupe, dans une grande poche [1] et, maintenant cette robe par un bout, je me suis masturbée en plein magasin, près de l’ascenseur, puis dans l’ascenseur, où j’ai eu le maximum de jouissance. Dans ces moments, ma tête se gonfle, mon visage devient cramoisi, les tempes me battent, je ne puis plus avoir de jouissance que de cette façon. Après cela, tantôt j’emporte l’objet, tantôt je le laisse. Au moment où on m’a surprise, je le rapportais, j’ai même donné un coup de pied dedans ». Elle ajoute : « La masturbation à elle seule ne me fait pas grand plaisir, mais je la complète en pensant au chatoiement et au bruit de la soie. Quelquefois au moment où je me masturbais avec de la soie, j’ai eu tout de même des pensées d’hommes, bien que l’homme ne me fasse rien ».

Cette malade se montre hypomorale dans le domaine affectif : la pensée de son fils et de son petit-fils ne suscite en elle aucune réflexion prouvant un attachement normal. Dans le domaine éthique, elle est amorale résolument, elle ne manifeste aucun regret de ses vols, impulsifs ou autres. « Ils n’ont qu’à ne pas ainsi exposer leurs soieries, je ne prendrai rien ». Sa mémoire est bonne. Elle débite l’exposé de ses tares avec précision, voire avec une assurance morbide qui, ultérieurement, a frappé, comme nous, les médecins d’asile. Ses grandes crises d’hystérie et son aptitude à être hypnotisée ont été médicalement constatées.

Notre regretté maître, le Dr P. Garnier, l’internait, le 30 janvier 1905, par un certificat, dont nous extrairons quelques lignes : « Dégénérescence mentale. Altération profonde des facultés morales et perversion sexuelle impulsive (fétichisme de la soie). Apparition de cette obsession dans l’adolescence… Excès éthyliques et éthéromanie. Accidents hystériques ».

À Sainte-Anne, le Dr Magnan ajoute, aux caractéristiques ci-dessus, la mention « dipsomanie ».

Le Dr Colin (Villejuif) mettait la malade en liberté après trois mois et demi d’internement.

Nous devons ajouter que cette malade avait été examinée, au début de janvier 1905, par notre maître, le Pr Raymond, à titre d’expert près du Tribunal. Il avait relevé ses diverses tares et conclu lui aussi à du fétichisme.

Le fétichisme, chez cette malade, comme chez les autres, s’est développé sur un fond de frigidité sexuelle. Par un contraste qui mériterait une analyse, l’instinct sexuel, chez cette frigide a été précocement développé et la masturbation est devenue une habitude : précocité, frigidité, masturbation, sont une triade paradoxale que présentaient deux au moins de nos autres malades et qui se rencontrent d’ailleurs, assez fréquemment, en dehors de tout fétichisme. Le fétichisme lui-même est apparu de bonne heure, la malade, encore presque enfant, avait déjà conscience de son goût pour la soie [2].

La malade a abandonné, principalement par indifférence, tout rapport sexuel avec l’homme, mais reste une grande masturbatrice. Dans l’onanisme, l’image de la soie apparaît à son esprit et non l’image de l’homme ; seule la soie est un adjuvant à la jouissance, elle en est même la condition ; elle surpasse et elle remplace l’homme : sous ce rapport, c’est bien un fétiche. Une exception bien plus apparente que réelle à cette domination de la soie est la suivante. Quand la soie, présente et réelle, procure l’orgasme, alors la soie peut disparaître de la pensée (du moins visuelle) et une image d’homme apparaître. Évidemment celle-ci n’est que surérogatoire ; elle vient compliquer, comme par fantaisie, un état d’âme déjà complet. Bien plus fréquente, bien plus intense, et aussi bien plus efficace est, nous l’avions déjà noté, l’évocation du sexe adverse dans le fétichisme masculin.

Nous ne saurions dire si l’émotion du vol est, chez cette malade, une condition nécessaire ni même adjuvante de la jouissance (la malade a commis souvent des vols banals). Après ses vols impulsifs, dans sa hâte de jouir, elle se retire à peu de distance en un isolement très précaire ; la jouissance une fois obtenue, elle se défait de l’objet avec peu de précautions, imprudence qui est sans doute l’effet de la détente de tout l’organisme (se défaire de suite de l’objet est chose absurde en soi).

Le fétiche, après usage, perd tout intérêt ; on le jette sans regret ou si on le garde, c’est à titre de valeur quelconque. Pendant l’acte, il n’était ni manié avec une rage de possession, ni avons-nous dit, enrichi de visions intenses, contrairement aux objets qui servent aux fétichistes masculins. Ces trois données reviennent à une seule : le fétiche, pour la femme n’est qu’un fragment de matière, ce n’est pas une personnalité.

On a dû remarquer que notre malade, deux fois au moins, avait volé non pas des coupons, mais des robes totalement achevées. Ce n’était pas que la façon conférât à l’étoffe ni personnalité quelconque ni faculté évocatrice (les robes n’auraient pu d’ailleurs évoquer que des formes de femme ou d’enfant) ; non, mais la soie montée en robe possède à un plus haut degré cette qualité que la malade recherche avant tout dans un coupon ; beaucoup de raideur. « J’aime la soie qui tient debout toute seule ». Si même elle préfère la soie noire, c’est peut-être parce qu’elle donne le mieux une impression de solidité.

À ce sujet, nous ferons deux remarques. D’abord la femme homosexuelle n’a pas forcément le fétichisme homosexuel ; peut-être même ne l’a-t-elle jamais ; une au moins de nos femmes fétichistes était homosexuelle, et cependant, en se masturbant avec la soie, elle n’avait pas d’évocations de formes féminines, la jouissance évoquait des hommes, si elle évoquait quelque chose ; le fait est d’autant plus notable qu’il s’agissait d’une jouissance toute clitoridienne, c’est-à-dire, la plus neutre possible. C’est là une constatation. L’explication résiderait peut-être dans une tournure bien moins artiste, bien moins adoratrice surtout, du type de l’amour féminin. Le saphisme, à ardeur égale, comporte moins de rêverie idéale que l’homosexualité masculine.

Ensuite la raideur de la soie, est un caractère jusqu’ici moins recherché ou moins défini que les qualités de fraîcheur et de finesse. Ici la soie ne doit pas seulement frôler, avec délicatesse, l’épiderme ; il faut encore qu’elle ait du corps. Cette donnée, bien qu’inattendue, n’est en somme pas très surprenante. Nous avons dit que si l’homme fétichiste recherchait dans les matières vestimentaires la mollesse surtout, ce que lui permet notamment le velours, la peluche et les fourrures, par contre nos exemples de fétichistes femmes, ont toujours recherché presque exclusivement la soie ; elles disaient toutes aimer le cri et le cassant de l’étoffe de soie ; dans ce cri et ce cassant, peut-être voyaient-elles non pas seulement un nervosisme délicat, mais un des signes de la raideur, élément par nous jusqu’ici mal isolé ? Ainsi, tandis que l’homme demande à l’étoffe, dans la mollesse, un ensemble de caractères tout féminin, la femme demanderait, outre la douceur superficielle, une sorte d’énergie interne rappelant le muscle ou tout autre tension, comme on voudra [3].

La passion érotique de la soie est associée, chez notre quatrième malade, à d’autres anomalies sexuelles : frigidité, précocité et masochisme.

Elle se trouve associée aussi à l’hystérie, comme dans chacune de nos trois autres observations. Une coïncidence si constante est digne de remarque. L’hystérie prédispose tout particulièrement aux phénomènes synesthésiques.

L’amoralité s’est trouvée chez deux au moins de nos autres malades (délinquance banale).

La toxicomanie, recherche d’une jouissance, comme l’aptophilie, et marque d’une imperfection de la volonté comme le vol impulsif s’est rencontrée associée à l’aptophilie dans un de nos cas déjà.

Que les périodes de toxicomanie, chez notre malade, aient coïncidé avec des périodes de vol et que la sub-ivresse éthérique ait favorisé l’impulsion kleptomaniaque, ce sont là des phénomènes banals.

Les données principales de notre cas sont : éveil précoce de l’instinct sexuel, frigidité, masturbation, début du fétichisme dans la première jeunesse ; absence d’attachement aux fétiches et de travail imaginatif autour de lui. Un point curieux en est la recherche de la raideur, un point secondaire, le masochisme.

Cette observation justifie les conclusions de notre travail de 1908, que nous transcrivons textuellement :

« Nos cas sont caractérisés par la recherche du contact d’étoffes déterminées, l’orgasme vénérien dû au contact cutané seul, la préférence de ce genre d’aphrodisiaque à tout autre mais sans exclusivisme absolu ; l’indifférence à la forme, au passé et à la valeur évocatrice du fragment d’étoffe mis en jeu, le rôle très effacé de l’imagination, l’absence d’attachement à l’objet après l’usage, l’absence ordinaire d’évocation du sexe adverse, la préférence pour la soie, l’association de la kleptomanie, enfin la rencontre de ce tableau complet, à notre connaissance, chez des femmes seulement (et dans l’espèce des hystériques) ».

Voir en ligne : Gaëtan Gatian de Clérambault : Passion érotique des étoffes chez la femme - 1908

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après le texte de Gaëtan Gatian de Clérambault, « Passion érotique des étoffes chez la femme », Archives d’anthropologie criminelle de Médecine légale et de psychologie normale et pathologique, t. XXV, Éd. Masson et Cie, Paris, 1910, pp. 583-589.

Notes

[1La poche dite « Kangourou » des voleuses d’habitude.

[2Notre maître Garnier faisait souvent remarquer que les premiers indices des perversions sexuelles, du fétichisme surtout, remontent presque toujours à l’enfance.

[3Nous ne prétendons pas faire de cette formule une loi absolue. Elle nous semble seulement contenir une généralité notable. Une de nos malades (obs. II) aimait un tant soit peu le velours. Nous avons observé, chez une femme à tout autre point de vue normale un goût marqué pour le contact de la fourrure et une prédilection plus marquée encore pour le pelage de l’animal vivant (dans l’espèce le chat uniquement). Le contact de ce pelage sur l’épiderme nu avait une action érogène, parfois prolongée par fantaisie, mais aucunement dominatrice, vite oubliée, jamais désirée, et que la personne ne cherchait pas à augmenter par la mise en contact avec ses parties sexuelles. Pas d’hystérie.

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