« D’autres peintres, dont la pénétration psychologique était moindre, ont placé dans des représentations analogues de la tentation le péché insolent et triomphant quelque part à côté du Sauveur sur la croix. Seul Rops lui a fait prendre la place du Sauveur lui-même sur la croix ; il paraît avoir su que le refoulé, lors de son retour, surgit de l’instance refoulante elle-même » (S. Freud, Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, Gallimard, Paris, 1986, pp. 173-174).
Logo : Félicien Rops (Belgique : 1833-1898), La tentation de saint Antoine (1878).
Gustave Flaubert
Chapitre troisième (version 1874)
25 septembre 2004« ANTOINE
Au contraire ! L’homme, étant esprit, doit se retirer des choses mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la terre, - même par la plante de mes pieds !
HILARION
Hypocrite qui s’enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises ! Tu te prives de viandes, de vin, d’étuves, d’esclaves et d’honneurs ; mais comme tu laisses ton imagination t’offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des foules applaudissantes ! Ta chasteté n’est qu’une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l’impuissance de ta haine contre lui ! C’est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu’ils doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus était triste ? Il allait entouré d’amis, se reposait à l’ombre de l’olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n’as de pitié que pour ta misère. C’est comme un remords qui t’agite et une démence farouche, jusqu’à repousser la caresse d’un chien ou le sourire d’un enfant.
ANTOINE éclate en sanglots.
Assez ! Assez ! Tu remues trop mon cœur !
HILARION
Secoue la vermine de tes haillons ! Relève-toi de ton ordure ! Ton Dieu n’est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice ! » (G. Flaubert, La tentation de Saint Antoine).
Gustave Flaubert
Chapitre deuxième (version 1874)
25 septembre 2004« Elle pousse un sifflement aigu ; et un grand oiseau, qui descend du ciel, vient s’abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber la poudre bleue. Son plumage, de couleur orange, semble composé d’écailles métalliques. Sa petite tête, garnie d’une huppe d’argent, représente un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue de paon, qu’il étale en rond derrière lui.
Il saisit dans son bec le parasol de la reine, chancelle un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile.
Merci, beau Simorg-Anka ! Toi qui m’as appris où se cachait l’amoureux ! Merci ! Merci ! Messager de mon cœur !
Il vole comme le désir. [...] Oh ! Si tu voulais, si tu voulais ! [...] Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours chantant sous sa lanterne jusqu’à la patricienne effeuillant des roses du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les imaginations de ton désir, demande-les ! Je ne suis pas une femme, je suis un monde. Mes vêtements n’ont qu’à tomber, et tu découvriras sur ma personne une succession de mystères !
Antoine claque des dents. » (G. Flaubert, La tentation de Saint Antoine).
Gustave Flaubert
Chapitre premier (version 1874)
25 septembre 2004« Il feuillette vivement.
Ah ! Voici : “la Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en lui proposant des énigmes.”
Comment espérait-elle le tenter ? Le Diable a bien voulu tenter Jésus ! Mais Jésus a triomphé parce qu’il était Dieu, et Salomon grâce peut-être à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là ! Car le monde, - ainsi qu’un philosophe me l’a expliqué, - forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps. Il s’agit de connaître les amours et les répulsions naturelles des choses, puis de les mettre en jeu ? ... on pourrait donc modifier ce qui paraît être l’ordre immuable ?
Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes ; Antoine s’écrie :
Au secours, mon Dieu !
L’ombre est revenue à sa place.
Ah ! ... c’était une illusion ! Pas autre chose ! - Il est inutile que je me tourmente l’esprit ! Je n’ai rien à faire ! ... absolument rien à faire !
Il s’assoit, et se croise les bras » (G. Flaubert, La tentation de Saint-Antoine, 1874).